Le monde va mieux? Ne comptez pas sur Jean Ziegler pour emboucher cette trompette. Sur le ton d'infatigable bateleur qui est le sien, le rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation dresse en effet un tableau alarmant de la situation dans le monde. La faim a touché 10 millions de personnes de plus en 2004 que l'année précédente, a-t-il rappelé mercredi devant la 61e session de la Commission des droits de l'homme des Nations unies à Genève, en guise d'introduction à la présentation de son rapport annuel. Au total, on recense plus de 852 millions de victimes de la faim dans le monde. «En réalité, il apparaît que la faim n'a cessé d'augmenter depuis le Sommet mondial sur l'alimentation de 1996. Ce qui fait des promesses faites alors par les gouvernements, puis renouvelées en 2002, ainsi que des promesses formulées dans le cadre du Millenium Developpement Goal, une farce, dit-il. C'est inacceptable.»

Coupables habituels et méchants

Sans surprise, on retrouve les coupables habituels de ses sorties musclées: les autorités de Corée du Nord, où une «famine silencieuse» frappe des millions de gens; l'«invasion» puis l'occupation de l'Irak, où «la malnutrition sévère des enfants d'âge inférieur à 5 ans a presque doublé entre juin 2003 et septembre 2004»; Israël, pour sa politique dans les Territoires palestiniens occupés; liste à laquelle s'ajoute le Darfour et plus généralement 35 endroits de crise de par le monde.

Mais à Genève, Jean Ziegler n'a pas fait qu'attiser la polémique sur les bons – Brésil, Cuba, Venezuela et autres régimes «progressistes» d'Amérique latine – et les méchants de la scène internationale – Pyongyang, occupants américains en Irak et israéliens dans les Territoires palestiniens. Il est venu exposer les moyens de remédier à cette «inacceptable» dégradation de la situation alimentaire. En cause, selon lui: la «schizophrénie» des politiques gouvernementales, singulièrement des pays du Nord, dont l'incohérence aboutit à détruire d'une main ce qu'elles prétendent soigner de l'autre.

«Dans un monde globalisé et interdépendant, remarque le sociologue genevois, les décisions prises dans un pays peuvent avoir des conséquences considérables dans d'autres, par exemple en matière de commerce international de produits agricoles: il est largement reconnu que les aides publiques accordées aux agriculteurs dans les pays développés peuvent avoir des conséquences négatives sur les agriculteurs et le droit à l'alimentation dans les pays en développement.» Et de citer le cas du Mexique, où «on estime que jusqu'à 15 millions de paysans et leurs familles (principalement des communautés autochtones) pourraient être déplacées de là où elles vivent, à cause de l'Accord de libre échange nord-américain (Alena) et de la concurrence avec le maïs américain subventionné».

Selon ce pourfendeur d'empires et du grand capital, les Etats ne sont plus seuls en mesure de faire respecter le droit à l'alimentation de leurs propres concitoyens et, dans un monde globalisé et interdépendant, il appelle les pays développés au respect d'«obligations extraterritoriales». Non seulement à travers leurs propres politiques nationales, mais aussi à travers celles mises en place via les grandes institutions multilatérales comme la Banque mondiale, le Fond monétaire international ou l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

«Prenez le cas de la Suisse», dit-il pour illustrer par une anecdote on ne peut plus locale un phénomène général. «Elle a deux missions diplomatiques sur les bords du lacs: l'une auprès de l'ONU, l'autre auprès de l'OMC. Les deux sont situées dans le même bâtiment mais relèvent de deux administrations différentes et ne se parlent pas, ni ne cordonnent leur action.» Résultat, pendant que l'une se bat pour faire avancer la cause des droits de l'homme, dont le droit à l'alimentation, l'autre est engagée dans des politiques qui peuvent s'avérer en contradiction avec ce premier objectif. Et le rapporteur de pousser l'exigence encore plus loin: ces «obligations extraterritoriales» devraient s'étendre aux ressortissants des Etats en question, mais aussi à leurs entreprises ainsi qu'aux multinationales qui relèvent de leur juridiction.