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Erdogan ou «la culture de la soumission»

Menacé d’une condamnation pour avoir vilipendé les valeurs religieuses de la population avec son livre «Les filles d’Allah», l’écrivain Nedim Gürsel dénonce la dérive autoritaire au sein de la société turque

Erdogan ou «la culture dela soumission»

Turquie L’écrivain Nedim Gürsel dénoncela dérive autoritaire au sein de la société

Il est menacé d’une condamnation pour avoir vilipendé les valeurs religieuses des Turcs

Le Temps: Où en sont vos démêlés avec la justice?

Nedim Gürsel: Dans un premier temps, la plainte déposée contre moi en 2008 a été classée par le parquet. Le Tribunal de grande instance de Beyoglu a exigé un procès, au terme duquel j’ai été acquitté. Mais le procureur a recouru, et j’attends. Je suis un acquitté en sursis avec sur la tête l’épée de Damoclès d’une peine pouvant aller jusqu’à 1 an de prison. C’est d’autant plus préoccupant que je ne suis pas un cas isolé. Le pianiste Fazil Say, pour ne citer qu’un exemple, est poursuivi pour avoir twitté un vers du poète persan Omar Khayyam.

– Comment interprétez-vous cela? Assiste-t-on à une dérive vers un islamisme toujours plus fondamentaliste?

– L’autoritarisme est une tendance lourde de l’histoire politique turque. Nous avons connu longtemps un régime de parti unique, trois coups d’Etat militaires, j’ai moi-même été poursuivi après le coup de 1980 pour offense aux forces de sécurité nationale et aux bonnes mœurs. Mais on assiste actuellement à un renforcement net de cette tendance, dans un contexte de montée du conservatisme et avec une référence toujours plus explicite à la religion. Aujourd’hui, le premier ministre dit aux gens comment ils doivent vivre, il les incite à rester chez eux pour boire de l’alcool, il fait retirer une série télévisée sur Soliman le Magnifique sous le prétexte qu’on y voit le sultan dans son harem alors que nos ancêtres ne descendaient jamais de cheval. C’est ridicule et affligeant.

– Mais pas particulièrement islamique?

– Un élément fort de la tradition islamique est impliqué: la soumission. Le croyant est soumis à Dieu, c’est le sens même du mot «musulman». Lorsque cette soumission est transférée sur un homme de pouvoir, on assiste à ce qu’on voit aujourd’hui en Turquie. Depuis quelques semaines, les révélations se succèdent, notamment sur les ingérences de Recep Tayyip Erdogan dans la liberté des médias, dans la marche de la justice. Et cela ne l’ébranle pas. Il reconnaît, par exemple, avoir appelé le ministre de la Justice pour lui demander d’influencer l’issue d’un procès. Et il ne voit absolument pas où est le problème…

– Les écoutes qui révèlent ces faits, comme celles qui accusent Recep Tayyip Erdogan de corruption massive, sortent dans le cadre d’un conflit avec la confrérie du prédicateur Fethullah Gülen. Il y a donc des musulmans moins soumis que d’autres…

– Ce conflit n’est qu’une lutte pour le pouvoir. Il ne repose sur aucune divergence de fond. J’appelle ça la guerre des imams – Gülen est imam, Erdogan a été formé comme imam. Et c’est l’occasion de voir la référence religieuse envahir toujours plus la sphère politique. A la télévision, on s’invective au nom du Coran. Les représentants de la confrérie rappellent que la corruption est un péché – comme si ce n’était pas un crime en démocratie – et les soutiens du premier ministre accusent les premiers de colporter des médisances, ce qui est contraire au Coran. Moi, l’écrivain laïc, je compte les coups en sachant qu’à tout moment ils peuvent faire la paix.

– Le journal «Zaman», proche de la confrérie, articule pourtant des critiques de fond sur la dérive autoritaire du premier ministre, sur sa façon de dresser les Turcs les uns contre les autres…

– Oui. Mais il ne le fait que depuis peu, après s’être longtemps tu. Les médias proches du pouvoir sont tous pareils à cet égard: ils font l’impasse sur ce qui les dérange. Lorsque mon livre Les Filles d’Allah est sorti, j’ai demandé à l’éditeur de passer une publicité payante dans Zaman, qui n’en avait bien sûr pas parlé. Je pensais que ce livre, qui est une réflexion décalée – mais absolument pas polémique – sur la foi, pourrait intéresser ses lecteurs. Eh bien le journal a refusé.

Vous trouvez le même processus partout. Il y a des élections municipales à la fin du mois. Si vous vous limitez aux médias majoritaires, vous pourriez croire qu’il n’y a que l’AKP qui fait campagne et que les leaders des deux autres formations importantes, le Parti républicain (CHP) et le parti nationaliste (MHP), sont partis en vacances pour laisser les coudées franches à Erdogan.

– Qu’est devenue la fracture entre sécularisme et islamisme? Est-ce qu’elle a cessé de structurer la vie politique turque?

– Au contraire, elle est plus présente que jamais mais elle est masquée par l’hégémonie du discours religieux. Cependant, le mouvement de Gezi a montré que le style politique autoritaire et conservateur du premier ministre irritait profondément des couches importantes de la société turque.

– Pourtant cette irritation semble trouver quelque peine à s’exprimer politiquement. Le Parti républicain notamment ne semble pas en mesure de la fédérer. Pourquoi?

– Il y a dans le patrimoine politique républicain des points communs avec le mouvement de Gezi, comme le choix de la modernité, la volonté de participer pleinement au monde contemporain. Mais il y a aussi des traits autoritaires et nationalistes plus problématiques. Et, pour le moment, on entend surtout Kemal Kiliçdaroglu, le président du CHP, accuser Erdogan d’être un voleur et un assassin de l’Etat de droit. C’est peut-être vrai. Mais c’est court: pour fédérer, il faut proposer des réformes, un projet de société.

– Vous êtes bien pessimiste…

– Oui. On y verra plus clair après les élections municipales. Mais il ne faut pas oublier que, même si l’AKP perd l’une ou l’autre ville importante, Recep Tayyip Erdogan sera toujours là.

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