Processus de paix

Erdogan à Genève pour la réunification de Chypre

Des pourparlers entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs ont lieu à Genève du 9 au 11 janvier. Le 12 janvier, une conférence consacrée à l’île pourrait réunir aux côtés des Chypriotes le président turc, le premier ministre grec Alexis Tsipras et la première ministre britannique Theresa May

«Journée noire pour la capitale des droits de l’homme. Le dictateur Erdogan se rend au Palais des Nations.» Le ton de ce tweet est donné. Genève accueille le 12 janvier prochain une conférence sur Chypre à laquelle participeront le président chypriote grec Nicos Anastasiades et le leader chypriote turc Mustafa Akinci ainsi que les représentants des puissantes dites garantes du processus de paix parrainé par les Nations unies et l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU Espen Barth Eide. Parmi eux, le controversé président turc Recep Tayyip Erdogan. Sa venue a été confirmée par son ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavusoglu à la fin décembre bien que pour l’heure, aucune réservation n’ait été faite par Ankara.

Jamais aussi proche

La nouvelle fait des étincelles. Des associations kurdes ainsi que diverses organisations locales ont déjà prévu une manifestation sur la place des Nations le 12 janvier à partir de midi. La police genevoise ne commente pas le dispositif sécuritaire qu’elle entend mettre en place pour l’occasion, mais elle sera à coup sûr fortement sollicitée pour un événement à la symbolique très forte. L’été dernier, peu après le coup d’Etat manqué du 15 juillet en Turquie, les anti-Erdogan s’étaient déjà mobilisés devant les Nations unies pour dénoncer les dérives du pouvoir turc prompt à brimer les libertés individuelles et la liberté de la presse.

Les parties au conflit le reconnaissent. La paix n’a jamais été aussi proche. La possibilité est bien réelle d’enfin réunifier l’île de Chypre divisée depuis la tentative de coup d’Etat de 1974 visant à rattacher Chypre à la Grèce et l’occupation turque du nord de l’île qui s’est ensuivie. Peu avant le sommet multipartite (les deux camps chypriotes, la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni) du 12 janvier, Chypriotes grecs et Chypriotes turcs vont entamer des pourparlers au Palais des Nations du 9 au 11 janvier.

Après l’échec des discussions du Mont-Pèlerin de novembre dernier, on pourrait redouter une énième tentative de résoudre un conflit qui perdure depuis plus de quarante ans. Or un fait majeur va intervenir à Genève le 11 janvier: pour la première fois, les deux parties au conflit vont échanger leurs cartes respectives pour résoudre la question très épineuse des échanges territoriaux qui demeure l’un des principaux écueils à un accord de paix. Le moment risque de ne pas manquer de dramaturgie. Un jour plus tard, Recep Tayyip Erdogan devrait se retrouver face aux interlocuteurs chypriotes ainsi qu’au premier ministre grec Alexis Tsipras ainsi qu’à la première ministre britannique Theresa May. Il est aussi possible que l’Union européenne (UE) et les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU soient représentés. Tout dépendra toutefois des résultats obtenus lors des pourparlers entre Nicos Anastasiades et Mustafa Akinci. S’ils devaient mal tourner, le sommet du 12 pourrait voir une participation limitée au niveau des ministres des Affaires étrangères.

Ligne rouge

Du côté chypriote grec, la conférence sur Chypre est aussi une première à un autre égard. C’est la première fois que les représentants de Nicosie vont être face à face avec le président turc dont l’autoritarisme depuis le coup d’Etat manqué de l’été dernier n’a cessé de s’affermir. La crainte est de voir le chef d’État turc insister sur un droit unilatéral d’intervention militaire sur l’île. Pour Nicosie, qui estime, en tant que membre à part entière de l’UE, ne pas avoir à accepter l’ingérence d’un quelconque Etat étranger dans ses affaires intérieures, qu’il s’agisse de la Turquie, de la Grèce voire du Royaume-Uni, une telle exigence d’Ankara serait une ligne rouge. Du côté turc, on le laisse entendre: un règlement de paix ne pourra en aucun cas voir le jour s’il ne garantit pas la sécurité des 220 000 Chypriotes turcs installés dans l’île qui compte environ 800 000 Chypriotes grecs. Tout dépendra des modalités négociées pour lever cet obstacle sécuritaire. Une période de transition pourrait être envisagée pour l’évacuation des troupes turques.

Paradoxalement, l’une des sources d’espoir de Nicosie est… le coup d’Etat manqué du 15 juillet dernier en Turquie. Pour le ministre chypriote des Affaires étrangères Ioannis Kasoulides, le putsch raté permettrait au président turc d’avoir les coudées plus franches. A ses yeux, l’armée turque a adopté jusqu’ici les positions les plus dures dans le conflit chypriote. D’autres relèvent qu’empêtré dans une multitude de problèmes internes, Recep Tayyip Erdogan pourrait être en quête d’un succès de politique étrangère. La réunification de Chypre en serait un.

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