Arrestations, suspensions, limogeages… Le coup de balai touche 55 000 Turcs notamment dans l’enseignement, la police, l’armée et les médias et suscite l’inquiétude à l’étranger, d’autant que des mesures d’urgence pour reprendre le pays en main sont attendues. «Presque quotidiennement, de nouvelles mesures sont prises, qui sont contraires à un mode d’action respectant l’Etat de droit», a ainsi déploré mercredi Steffen Seibert, porte-parole de la chancelière allemande Angela Merkel.

La tentative de coup d’Etat, dans la nuit de vendredi à samedi, a fait plus de 300 morts et semé le chaos, notamment à Ankara, où le parlement et le siège de la police ont été bombardés par les mutins. De retour dans la capitale pour la première fois depuis ces événements, Recep Tayyip Erdogan a présidé un Conseil de sécurité nationale qui a duré 4h40, avant un conseil des ministres à l’issue duquel un communiqué devait être publié, selon l’agence de presse progouvernementale Anadolu.

Trois mois d’état d’urgence instaurés

Une grande décision était attendue à l’issue de cette réunion à Ankara. Le président turc a annoncé dans une allocution dans la soirée «l’instauration de l’état d’urgence pour une durée de trois mois». Il a de nouveau rappelé mercredi que la France était elle aussi sous le régime de l’état d’urgence.

L’état d’urgence permet notamment de décréter le couvre-feu, de restreindre le droit de manifester ou la liberté de circulation dans certains secteurs identifiés. Une mesure «nécessaire pour éradiquer rapidement tous les éléments de l’organisation terroriste impliquée dans la tentative de coup d’Etat», a ajouté Recep Tayyip Erdogan dans une allusion au prédicateur vivant en exil aux Etats-Unis Fethullah Gülen dont il réclame l’extradition. Sans les citer, le président turc s’est dit convaincu que «d’autres pays pourraient être impliqués» dans ce putsch qui «n’est peut-être pas fini».

Cinq jours après la tentative de putsch, le plus grave coup porté au règne de treize ans de Recep Tayyip Erdogan sur la vie politique turque, environ 55 000 personnes ont été suspendues de leurs fonctions ou limogées, ressort-il du comptage de l’AFP à partir des chiffres officiels et des médias turcs. Par ailleurs, plus de 9000 suspects ont été placés en garde à vue ou arrêtés, sans que l’on sache dans l’immédiat s’ils étaient comptabilisés parmi les quelque 55 000 victimes des purges.

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Selon Anadolu, 99 généraux et amiraux ont été placés en détention provisoire en attente de leur procès. Un nouveau bilan officiel des événements sanglants de la nuit de vendredi à samedi a fait état de 312 morts, dont 145 civils, 60 policiers et trois soldats. 104 rebelles ont été tués.

Regain de contrôle sur l’armée de l’air

Ces deux réunions à Ankara interviennent sur fond de reprise en main plus vaste encore mercredi. Le Conseil de l’enseignement supérieur (YÖK) a ainsi interdit, jusqu’à nouvel ordre, toutes les missions à l’étranger des universitaires, a rapporté Anadolu. L’armée de l’air a également de nouveau frappé des positions en Irak des rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), signifiant à ceux qui pouvaient encore en douter que Recep Tayyip Erdogan avait repris le contrôle absolu de l’armée de l’air.

Si l’identité des responsables du putsch reste floue, l’armée de l’air est soupçonnée d’y avoir joué un rôle central et son ex-chef, le général Akin Oztürk, se trouve derrière les barreaux dans l’attente de son procès.

Recep Tayyip Erdogan, qui se trouvait dans la station balnéaire de Marmaris (sud-ouest) au moment où la tentative de coup d’Etat a débuté vendredi soir, était précipitamment rentré à Istanbul où il était depuis resté. Il a affirmé qu’à 15 minutes près, il aurait pu être tué par les mutins s’il n’avait été exfiltré. Ces événements dramatiques ont apparemment galvanisé un dirigeant omniprésent auprès des foules stambouliotes. Il a appelé ses sympathisants à continuer de montrer leur soutien, en descendant nombreux dans les rues des grandes villes comme son fief politique Istanbul, Ankara et Izmir (ouest).

Demandes de démissions et suspensions

Un responsable turc a indiqué à l’AFP que le président était arrivé mardi soir dans la capitale, où il a reçu, pour la première fois depuis le coup d’Etat avorté, un dirigeant étranger pour une réunion bilatérale, le premier ministre géorgien Guiorgui Kvirikachvili. Signe que la vie reprenait son cours.

Mais mardi, les autorités avaient demandé la démission de plus de 1500 doyens d’université et suspendu 21 738 employés du ministère de l’Education soupçonnés d’être liés au prédicateur Fethullah Gülen, accusé par le gouvernement d’avoir été l’instigateur du putsch mais qui a formellement démenti toute implication. Une vingtaine de médias audiovisuels ont perdu leur licence.

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Illustration de l’inquiétude persistante, l’agence de notation SP Global Ratings a annoncé mercredi avoir abaissé d’un cran la note souveraine (BB au lieu de BB +) de la Turquie en raison de la «période d’incertitude accrue». Par ailleurs, le buteur allemand du club de football de Besiktas, Mario Gomez, a annoncé qu’il quitterait son équipe stambouliote à cause de la «situation politique» en Turquie.

Les autorités turques ont bloqué mercredi l’accès au site internet WikiLeaks, après la publication de près de 300 000 emails de responsables du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), au pouvoir en Turquie.