Turquie

Erdogan tire profit de la crise avec l’Europe 

Au risque d’approfondir le divorce avec les Européens, le président turc répond aux annulations de meetings par la provocation, dans l’espoir d’augmenter ses chances au référendum d’avril

«Fascisme», «nazisme», «terrorisme d’Etat»… Recep Tayyip Erdogan n’en finit pas de convoquer le lexique des extrêmes pour décrire le traitement subi par deux de ses ministres, empêchés de tenir meeting à Rotterdam et refoulés des Pays-Bas le week-end dernier. Les envoyés du président voulaient y faire campagne auprès de la diaspora turque pour le régime présidentiel, à un mois du référendum prévu le 16 avril. Si seuls les Pays-Bas ont pour l’heure fait les frais des sanctions d’Ankara (entre autres, suspension des échanges de haut niveau entre les deux pays), les foudres du président turc s’abattent sur l’Europe entière.

«Voter non à la dictature d'Erdogan»

L’Allemagne d’Angela Merkel a eu droit au même procès en «nazisme» après plusieurs annulations de réunions pro-Erdogan. L’Autriche et la Suisse, où des rassemblements n’ont pu se tenir à Zurich et Spreitenbach, ont aussi été épinglées par le chef de l’Etat. «Regardez ça!» s’est-il exclamé lundi soir lors d’une interview, brandissant à la caméra la Une du Blick. Le quotidien alémanique appelait les plus de 93.000 électeurs turcs de Suisse à «voter non à la dictature d’Erdogan». «Tôt ou tard, ils rendront des comptes», a menacé le président.

Recep Tayyip Erdogan est certes furieux contre ses voisins, qu’il accuse de vouloir l’échec d’un texte renforçant ses pouvoirs. Il semble surtout persuadé que chaque meeting annulé renforce le camp du oui à l’approche du 16 avril. Le ministre des Affaires européennes, Ömer Çelik, l’a dit sans équivoque: «En nous empêchant de rencontrer nos citoyens, ils pensent empêcher la victoire du oui […] Ils ne se rendent pas compte qu’ils poussent vers le oui ceux qui seraient encore indécis.» Hüseyin Kocabiyik, un député d’Izmir, a quant à lui «remercié l’Allemagne et les Pays-Bas d’avoir offert au oui au moins deux points supplémentaires».

«Il a sans doute raison», commente Murat Gezici, directeur de l’institut de sondages Gezici, qui donnait le non en tête avec 45,7% il y a encore un mois, contre 43,7% pour le oui et 10,6% d’indécis – un dernier chiffre confirmé par le premier ministre turc, Binali Yildirim. L’attitude des Pays-Bas et d’autres Etats européens «facilite la tâche du pouvoir, qui avait du mal à convaincre les électeurs», estime cet observateur. Car s’il y a un argument qui fonctionne à coup sûr dans l’électorat du chef de l’Etat et au-delà, c’est celui selon lequel les Occidentaux chercheraient à nuire à la Turquie et à l’humilier.

Opposants conscients du piège

En revêtant le costume du leader qui tient tête aux Européens, le président turc use jusqu’à la corde la fibre nationaliste, d’autant qu’il a besoin des électeurs du Parti d’action nationaliste (MHP) pour faire adopter sa réforme. «Avec cette rhétorique victimaire, il galvanise les sentiments nationaux des Turcs, et pas seulement ceux de la diaspora, qui comptent pour environ 1 point du résultat, avance Murat Gezici. Cela pourrait bien faire gagner le oui, alors que le scrutin promettait de se jouer sur le fil.» Face à une opinion publique qui attend depuis 50 ans une place dans l’UE, Recep Tayyip Erdogan n’a aucun mal à dénoncer, pour la énième fois, «l’hypocrisie» et les «doubles standards» de ceux qui l’accusent chaque jour de piétiner la liberté d’expression… tout en interdisant à des élus du peuple turc de s’exprimer à l’étranger. «Ils donnent des leçons de démocratie mais quand leurs intérêts sont en jeu, ils n’hésitent pas à faire montre du plus pur fascisme», a-t-il encore lancé jeudi.

Les opposants du président sont bien conscients du piège et s’empressent de condamner chaque nouvelle interdiction. «D’un côté, [les Européens] se disent démocrates et de l’autre, ils annulent [le meeting] d’un ministre de la République de Turquie. Jamais nous n’approuverons cela», a dénoncé Kemal Kiliçdaroglu, chef du Parti républicain du peuple (CHP), avant d’annuler ses rassemblements à l’étranger. Le leader de l’opposition a même joué la surenchère, en réclamant la suspension de toutes les relations diplomatiques avec les Pays-Bas.

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