A Erevan, là où on n’oubliera jamais

Génocide L’Eglise arménienne a canonisé jeudi les 1,5 million de victimes du génocide

François Hollande et Vladimir Poutine sont à Erevan

En Arménie, la population entretient le souvenir du massacre. Reportage

Pour la commémoration du génocide arménien, une cinquantaine de délégations étrangères sont attendues ce vendredi dans la capitale, Erevan, dont les «têtes d’affiche» seront les présidents français François Hollande et russe Vladimir Poutine, mais aussi les présidents de Chypre, de Serbie et d’Argentine.

Pour l’heure, c’est le violet qui domine ces jours-ci dans la ville. Non pas la couleur du deuil, car il ne sera pas de mise, mais celle de l’emblème de la commémoration du génocide de 1915: un myosotis violet, que les Arméniens traduisent eux aussi par «ne m’oublie pas». «La fleur est un symbole de renaissance et non de survie, nous explique Vigen Sargsyan, chef de cabinet du président. La couleur violette est celle de notre Eglise, afin de montrer l’unité spirituelle de tous les Arméniens.»

Doté de cinq pétales, soit les cinq continents où s’est installée la diaspora, le myosotis est décliné en pin’s, ainsi qu’en affiches géantes à côté du slogan «Je me souviens et j’exige», sous-entendu la reconnaissance par l’Etat turc de sa responsabilité dans les massacres. Plus polémique, une autre affiche compare la moustache d’un Turc à celle d’Hitler avec cette phrase: «En condamnant le premier génocide, on aurait pu prévenir le second.» Pour Vigen Sargsyan, «les crimes impunis ont tendance à se reproduire, c’est pourquoi la prévention sera au centre de la commémoration».

Le souvenir du génocide se transmet d’une génération à l’autre. Dans sa modeste maison au sud d’Erevan, Andranik Metevosyan, 103 ans, raconte qu’au début des pogroms, il a été sauvé par son père, un militaire de l’armée tsariste, qui l’a caché sous son manteau en clamant à chaque barrage ottoman qu’il était kurde. «Mes grands-parents ont été tués au couteau sous les yeux de mes parents, témoigne le vieil homme. Notre famille a fui vers la Géorgie, ensuite vers la Russie. Nous ne sommes revenus en Arménie que dans les années 1930.»

Tous les ans, il se rend au mémorial sur les hauteurs d’Erevan, porté par sa famille. «Je ne peux oublier ce que les Turcs nous ont infligé», poursuit-il. Sa mère est morte à 105 ans. «Elle rêvait de revoir son village natal en Arménie occidentale [aujourd’hui territoire turc], elle n’en a pas eu l’occasion.» Comme tant de compatriotes, il réclame la réouverture de la frontière, qu’Ankara a fermée unilatéralement en 1994 en solidarité avec l’Azerbaïdjan suite au conflit du Haut-Karabakh. «J’espère que mes enfants pourront continuer de vivre en paix en Arménie. Par mon histoire, ils savent le prix de la souffrance.»

Même souci de la transmission chez Samuel Ayvazyan, 53 ans, professeur de danses traditionnelles. Sa grand-mère, témoin des exactions turques, l’a emmené au mémorial quand il avait 10 ans. Le site venait d’ouvrir, car le régime soviétique avait interdit jusqu’alors toute commémoration. Cette visite l’a marqué durablement, «surtout de voir ma grand-mère en pleurs tomber dans les bras d’autres rescapés». Lui aussi escalade chaque année le Yad Vashem arménien, avec ses douze stèles symbolisant les provinces perdues: «Cette fois, j’y emmènerai ma petite-fille de 4 ans.»

Certains préfèrent rester à distance de l’effervescence actuelle. Rencontrée au musée d’art contemporain, Sona Dabinyan, 28 ans, refuse la victimisation: «Pour moi, le génocide est un fait historique, mais dois-je pour autant porter ce fardeau? Je n’ai pas envie qu’on associe sans cesse mon pays à des massacres. S’il est une année importante pour moi, c’est 1991, celle de notre indépendance.»

La relation à la Turquie n’est pas non plus univoque. «Le blocage politique persiste, mais Internet a permis aux jeunes des deux côtés de se rapprocher», pointe Gevorg Petrosyan, qui a créé un portail web à ce sujet. Samuel Ayvazyan confirme: «Avec mes danseurs, nous avons traversé la Turquie en bus. J’ai découvert des gens chaleureux, gênés par ce qui s’est passé il y a cent ans. C’est pourquoi je distingue bien entre la population et l’Etat turc négationniste et cynique.» Des délégations de municipalités turques seront présentes ce vendredi à Erevan.

Bien plus radicaux, les jeunes de la Fédération révolutionnaire arménienne, un parti fondé en 1890, vont jusqu’à brûler le drapeau turc à chaque commémoration. «Pourquoi faire la distinction? La population d’en face s’est montrée indifférente à notre sort et aujourd’hui encore les Arméniens font l’objet de brimades», assène Ani Khachatryan, qui considère la Turquie comme un «occupant» qui doit réparer ses erreurs. Elle conclut: «Chaque matin, on se réveille avec en face de nous l’Ararat, la montagne sacrée que les Turcs nous ont ravie, et qui nous envoie toujours le même message: persistez dans votre combat.»

«En Turquie, j’ai découvert des gens gênés par ce qui s’est passé il y a cent ans»