Grande interview

Eric Dupond-Moretti: «Quand le secret et les avocats deviennent suspects, je dis attention danger!»

Pourquoi devient-on avocat? Pourquoi le doute doit toujours profiter à l’accusé? Pourquoi les juges sont menacés par la tentation de l’arrogance? Samedi et dimanche à Genève, Eric Dupond-Moretti répond sur les planches, dans un spectacle intitulé «A la barre». Moment de vérité d’un homme plus écorché qu’il n’y paraît

Il nous reçoit dans son antre. Un bureau ample, dans un immeuble parisien cossu. Fait rare, Me Eric Dupond-Moretti n’a pas plaidé ce jour-là. En jeans, heureux d’évoquer les bonnes critiques parues sur son spectacle A la barre, le grand avocat français ne lâche rien lorsqu’il s’agit de revenir sur ses derniers procès très médiatiques, quelques jours avant de plaider la cause de Patrick Balkany, le sulfureux maire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) contre lequel 4 ans de prison ferme pour «blanchiment de fraude fiscale» ont été requis vendredi.

Abdelkader Merah, frère de l’auteur des tueries de Toulouse en mars 2012, condamné pour «complicité de terrorisme» en appel alors que les juges, en première instance, ne l’avaient pas reconnu complice? «Aberrant et indigne, dit-il. La complicité n’a pas été plus établie en appel. Et pourquoi, alors, l’avoir condamné à 30 ans de prison plutôt qu’à perpétuité, comme le prévoit la loi?» Jérôme Cahuzac, l’ancien ministre socialiste du Budget (2012-2013) condamné à 4 ans de prison, dont 2 avec sursis… Ce qui lui a permis d’éviter in extremis la détention? «Qui peut prétendre qu’il n’a pas payé ses erreurs au prix fort? Cahuzac, c’est la caricature de l’homme pris dans l’engrenage qu’on transforme en diable…»

Lire aussi notre portrait: Acquittador, Me Eric Dupond-Moretti

Ainsi est Eric Dupond-Moretti qui, samedi et dimanche, sera sur les planches à Genève. Une voix. Un physique de colosse qui joue de sa puissance, tant pour intimider que pour protéger. Aucune envie d’afficher ses regrets, voire d’éventuelles erreurs. Le pénaliste de 57 ans reprend les grands thèmes de son livre Le Droit d’être libre, résolu à instruire le procès de ceux dont il dénonce avec force les dérives: les juges, les journalistes, les internautes cachés derrière l’anonymat des réseaux sociaux. Il campe le doute, comme l’acteur Olivier Gourmet dans le film Une Intime Conviction sorti en Suisse en février, et inspiré de son personnage. «Défendre, c’est empêcher de juger en rond», proclame-t-il en pestant contre «la dictature de l’émotion». Entretien avec un croisé des prétoires ravi de retrouver, sur les bords du Léman, la fine fleur du Barreau genevois, dont son ami Me Marc Bonnant.

Le Temps: Commençons par votre spectacle. «A la barre» est un one man show, joué à Paris en février et maintenant en tournée. Vos plaidoiries, votre vie… Vous aviez besoin d’une tribune supplémentaire, en plus des tribunaux et des médias qui, sans cesse, vous tendent leurs micros?

Eric Dupond-Moretti: C’est d’abord un pari entre amis lors d’une soirée bien arrosée. Et croyez bien que c’est la vérité. Un dîner qui s’éternise. Le récit de mes procès et de ma vie qui s’invite à la table. Puis la question qui jaillit: pourquoi ne pas raconter tout cela sur scène? C’est comme ça que les choses ont démarré. Bien sûr que j’avais des choses à dire. Bien sûr que la scène, le théâtre, est, pour un avocat habitué à convaincre et à défendre des causes, un univers assez familier. Mais ce pari a été l’étincelle. Pourrais-je le faire? Aurais-je la force de me raconter ainsi? Le fait que ma compagne [la chanteuse canadienne Isabelle Boulay] soit une interprète a aussi joué un rôle. Je voulais éprouver ce qu’elle ressentait sur scène. Seul le théâtre donne cette sensation intime. J’ai joué de petits rôles au cinéma. J’ai fait un téléfilm. Mais cela n’a rien à voir. Quand je suis sur les planches, tout peut basculer. A chaque instant.

Un avocat ne joue pas quand il plaide. Il utilise son regard, sa voix, son physique parfois, mais pas plus que le curé, le pasteur ou le présentateur du journal télévisé

Eric Dupond-Moretti

Le théâtre, c’est une longue plaidoirie en rimes?

Je n’ai jamais appris par cœur une plaidoirie. Et les deux exercices diffèrent profondément. Le théâtre, ce n’est pas que la magie des mots. C’est la manière dont vous vous déplacez. C’est la qualité de l’éclairage qui apporte à vos propos un relief particulier. Un palais de justice n’est pas une comédie. Parler devant un public ne veut pas dire que vous savez vous comporter devant votre public, qui a payé pour vous voir et vous écouter. Le théâtre, c’est courir le risque de se présenter devant d’autres juges: les critiques. Qu’est-ce qu’un avocat vient faire là? Pour qui se prend-il? Je m’attendais au pire, à une pluie de commentaires violents et négatifs. Or il n’en a rien été [ndlr: il demande à son assistante de lui apporter les principaux articles du dossier de presse]. La critique a été plutôt bonne. Les 34 représentations parisiennes de février ont affiché complet et nous reprenons en septembre. Après un détour par Londres, Israël, Montréal et New York…

L’idée que l’avocat est nécessairement un acteur vous paraît juste?

Le métier de l’avocat est de défendre ses clients. Il n’est pas de se substituer à eux, de jouer leur rôle ou de raconter leur histoire dans le seul but de plaire. L’avocat n’est pas non plus un type qui raconte des salades. Il faut s’entendre sur le mot acteur. Un avocat ne joue pas quand il plaide. Il utilise son regard, sa voix, son physique parfois, mais pas plus que le curé, le pasteur ou le présentateur du journal télévisé. L’avocat a un devoir de responsabilité. Il ne joue qu’une partition et ne connaît qu’un scénario: le droit.

La légende veut que les avocats soient des gens très lettrés, dotés d’une impressionnante culture dans laquelle ils puisent parfois leurs références pour convaincre les magistrats. Eh bien ce n’est pas mon cas

Eric Dupond-Moretti

Monter sur scène, c’est tout de même dire à vos détracteurs, de façon flamboyante: je fais ce que je veux, j’assume mon personnage…

Je suis au théâtre comme dans la vie. Je ne m’invente pas un personnage différent de celui que je suis au tribunal. Je vais vous donner un exemple: la légende veut que les avocats soient des gens très lettrés, dotés d’une impressionnante culture dans laquelle ils puisent parfois leurs références pour convaincre les magistrats. Eh bien ce n’est pas mon cas. Je n’ai jamais été à l’aise avec les livres. Je suis fasciné par l’étendue de la culture d’un collègue comme Me Marc Bonnant. Je suis pour ma part plus à l’aise en cuisine que dans les bibliothèques. Pourquoi dis-je cela? Parce que je ne joue pas à être Dupond-Moretti. Je n’exagère pas le trait. A la barre est un moment de sincérité. J’explique que j’ai aussi voulu être avocat pour plaire aux filles. Je raconte comment l’un de mes mentors, l’avocat toulousain Alain Furbury, a forgé ma façon de plaider et d’aborder un dossier. Je ne cherche à emm… personne. Je réponds juste: voilà qui je suis. En vrac.

Et vous accusez: les juges, la presse, le «tsunami de l’émotion»…

C’est une question de responsabilité. J’ai accepté ce pari de monter sur scène pour raconter ma vie, mon enfance dans le Nord, ma mère femme de ménage, mon adolescence de petit «rital»… Et je déroule le fil. Prenez la magistrature: j’en côtoie ses représentants tous les jours depuis que j’ai choisi ce métier. Je les connais bien et je refuse d’ailleurs de parler des juges au pluriel et en bloc. J’ai rencontré de très grands juges… Mais j’en ai aussi croisé de tout petits. J’ai surtout vu comment l’époque a transformé leur caste. La posture du juge arrogant, sûr de lui, est devenue la règle. Ils sont formatés comme cela à l’Ecole nationale de la magistrature, dont j’ai cru un moment – la rumeur circulait – qu’Emmanuel Macron en déciderait la fermeture, comme pour l’ENA, l’Ecole nationale d’administration. Franchement, ce ne serait pas une mauvaise chose de secouer un peu tout ça. Les juges sont aujourd’hui hors-sol. Au-dessus des lois qu’ils font respecter. Déposer une plainte contre un juge en France, c’est buter contre un mur infranchissable car aucun magistrat ne la jugera recevable. Quant aux journalistes…

Notre époque est de moins en moins tolérante et une partie de la presse s’en accommode très bien, sans se soucier des pans de liberté que l’on perd au passage

Eric Dupond-Moretti

Parlons-en des journalistes. Beaucoup vous admirent. Ils reprennent votre surnom «Acquittator». Ils ont salué votre spectacle. Mais lorsqu’on parle de la presse, vous tirez à vue…

Je pose une question: est-il normal que la presse, au nom de la transparence, devienne l’auxiliaire d’une justice à charge? Je vous explique. Prenons l’affaire Benalla qui a fait couler tant d’encre en France. Un enregistrement illicite circule. Il n’a pas été pris en compte par la police républicaine lors des interrogatoires, car il a été obtenu de façon illégale. Un média le publie, et un juge décide au final d’annexer cet enregistrement au dossier. Vous me suivez? La presse ici, c’est Mediapart, qui se comporte comme un blanchisseur d’informations sales. Ses reporters passent pour des héros dans les écoles de journalisme, parés de toutes les vertus, alors qu’ils piétinent le droit censé nous protéger tous. Ces journalistes s’érigent en procureurs de droit privé. Aujourd’hui, le secret est suspect. Les avocats sont suspects. Le secret professionnel des avocats est tourné en dérision. Alors que le secret des sources journalistiques, lui, est sanctifié. Quand on en arrive là, je dis, je crie: attention danger!

Combien de documents utiles à la manifestation de la vérité resteraient cachés si la presse ne les révélait pas. Vous préférez le mensonge à la vérité?

Je dénonce les dérives d’une société qui remplace le droit par la morale. Pire: par l’hyper-morale. On pare du statut de lanceurs d’alerte de simples délateurs. C’est la réalité. Notre époque est de moins en moins tolérante et une partie de la presse s’en accommode très bien, sans se soucier des pans de liberté que l’on perd au passage. On vilipende l’anonymat légal du secret bancaire – lorsqu’il existait – et on tolère l’anonymat sur les réseaux sociaux qui permet à n’importe qui de proférer les pires horreurs. Je n’imaginais pas qu’on en arriverait là. Le droit n’était donc pas respecté avant? On se moque de qui? Une partie de la presse se plaît à entretenir l’atmosphère du complot permanent parce qu’elle lui permet de justifier ses méthodes contestables. On tombe dans l’apologie de la médiocrité la plus absolue et la déraison finit par l’emporter sur la raison, comme l’a montré le débat public dans le sillage de l’affaire Weinstein. Ne confondons pas tout: ne mettons pas sur un même plan le viol et la séduction maladroite, l’égalité salariale et la rivalité des sexes, la visibilité professionnelle des femmes et un égalitarisme ubuesque.

Vous êtes avocat français, dans un pays passionné par l’égalité… à une époque où les inégalités n’ont jamais été aussi fortes. C’est peut-être cela, aussi, la cause des colères ambiantes. Avez-vous cette passion de l’égalité?

Je ne comprends pas bien votre question. Où est l’égalité aujourd’hui? Parle-t-on du concept d’égalité consigné dans les textes fondamentaux et les déclarations? Parle-t-on de la liberté de commercer? Je ne crois pas que l’égalité soit une notion facile à définir. Je me méfie beaucoup de ces mots d’ordre abstraits, tout comme je me méfie des soi-disant révolutionnaires qui, en France, imposent leur révolution chaque samedi. Je suis devenu un bourgeois, mais je n’ai absolument rien oublié de mon passé comme je le montre dans le spectacle. Je préfère avoir la passion de la justice. Là, c’est tangible et le combat est difficile. Quand je me remémore le procès d’Abdelkader Merah, je suis effondré. On abandonne toutes les règles qui sont les nôtres dès que le mot terrorisme est prononcé. Les débats ont été plus dignes après la guerre au Tribunal de Nuremberg, qui jugeait les responsables des pires horreurs. On a traité mon client de monstre. On a entendu des choses abominables. Et vous me parlez de passion de l’égalité? Je le répète: parlons d’abord de justice. Dans une société qui sacralise à ce point les victimes, pense-t-on au sort réservé aux hommes que la société va juger et punir sans avoir connaissance d’un seul élément de preuve? Il faut résister à la posture victimaire.

La justice justement. Vous citez dans votre livre «Le Droit d’être libre» les avocats qui vous ont inspiré. Comment jugez-vous cette justice aujourd’hui?

L’avocat exemplaire serait celui qui réunirait les qualités de rigueur de Me Thierry Lévy [décédé en janvier 2017], l’extraordinaire éloquence de Me Marc Bonnant et l’infatigable courage de Me Henri Leclerc. Voilà l’avocat idéal. Il réunirait les tempéraments de ces trois hommes. Mais même avec ces qualités, la bataille reste rude. La justice française est malade de causes endogènes. Manque de personnel, dysfonctionnements bureaucratiques… plus personne ne connaît le travail de personne et, peu à peu, l’oralité des débats disparaît sous le poids des arguments judiciaires écrits. Que préfère-t-on construire? Des écoles ou des prisons? Malheureusement, le plus souvent, ces dernières sortent plus vite de terre… Je n’ai au fond qu’un message à adresser à tous ceux que je retrouve dans les palais de justice, lors des procès: le doute est gratuit. Il est le fondement de la justice. L’oublier, c’est se condamner.


Questionnaire de Proust

Le film qui incarne le mieux la justice?

Douze Hommes en colère (Sidney Lumet, 1957).

La qualité principale de ce film?

Mettre en avant l’intime conviction. Et faire l’apologie du doute.

Le métier que vous auriez aimé faire si…

Avocat!

Ce qui vous irrite le plus dans votre milieu professionnel?

Le corporatisme des juges.

Ce qui vous reste du Nord?

Tout. J’y suis très attaché. L’un de mes fils travaille dans le Nord. C’est une région de solidarité et d’accueil, peuplée de gens qui ont travaillé dur.

Votre palais de justice préféré?

Je n’en ai pas. Tous les palais de justice sont des lieux de violence.


A voir:  A la barre, Théâtre du Léman, Genève. Le 18 mai 2019 à 16 heures et 20 heures. Le 19 mai 2019 à 16h30

A lire: Le Droit d’être libre. Dialogue avec Denis Lafay (Editions de L’Aube)


En dates

1961 Naissance à Maubeuge. Elevé seul par sa mère après le décès précoce de son père.

1984 Serment d’avocat à Douai. S’inscrit au Barreau de Lille.

1987 Obtient son premier acquittement.

2004 Pilier de la défense lors du procès du prétendu réseau pédophile d’Outreau. Devient une figure nationale du barreau.

2017 Défenseur d’Abdelkader Merah, frère de l’auteur des attentats de Toulouse en mars 2012.

2018 Défend en appel l’ex-ministre socialiste du Budget Jérôme Cahuzac, accusé de fraude fiscale.

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