«En Erythrée, le service national reproduit la vie terrible du maquis»

Afrique Principal contingent de réfugiés en Suisse, les Erythréens fuient une obligation de servir transformée en supplice

Le «service national» constitue la principale cause d’émigration des Erythréens, qui représentent le principal contingent de réfugiés en Suisse. Après nombre de témoignages et de documents accablants, un rapport de l’ONU l’a dénoncé une nouvelle fois lundi en affirmant que sa «durée indéterminée», son huis clos rigide et sa violence extrême avaient développé en son sein des «pratiques comparables à l’esclavage». Il a souligné par ailleurs que certains de ses objectifs déclarés, préserver une culture héroïque ou créer une nouvelle génération disciplinée, allaient bien au-delà de ce que l’on doit attendre d’une armée. Auteur d’un livre récent sur le régime d’Asmara*, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, maître de conférences à Sciences-Po Paris, détaille cette mécanique infernale.

Le Temps: En quoi ce service national est-il si terrible?

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer: Il l’est d’abord en raison de sa durée indéterminée, qui remonte à la guerre que se sont livrée l’Erythrée et l’Ethiopie entre 1998 et 2000. On découvre sur place des conscrits de 40 à 50 ans, à cheveux blancs, qui ne l’ont toujours pas achevé. Or, de nombreux philosophes du droit vous le diront: la perpétuité, la peine dont on connaît le début mais pas la fin, est particulièrement difficile à supporter. Le service national est très dur, ensuite, en raison des conditions de vie qu’il impose. Nombre de ceux qui l’accomplissent sont postés le long de la frontière éthiopienne où s’étendent des zones extrêmement inhospitalières, comme le désert du Danakil, la région la plus basse d’Afrique et la plus chaude du monde. Enfin, mauvais traitements et tortures sont réservés aux conscrits plus ou moins déviants… ou simplement soupçonnés de ne pas partager totalement les valeurs du régime.

Comment s’expliquent de telles pratiques?

– Les dirigeants du pays ont arraché l’indépendance du pays à l’Ethiopie au terme d’une lutte de plusieurs décennies menée dans des conditions abominables. Pour combler le gouffre qui commençait à se creuser entre leur génération de vétérans et les jeunes sans expérience de la guérilla, ils ont décidé que le service national devait reproduire les conditions du maquis. A leurs yeux, c’était là le meilleur moyen d’inculquer à leurs cadets les valeurs du régime – autosuffisance, résistance et résilience – et, au-delà, de se maintenir au pouvoir. Le service national sert également à mobiliser une large main-d’œuvre quasi gratuitement. Les conscrits sont payés 7 euros par mois durant la première année et demie de leur service. Puis ils reçoivent 35 euros, soit moins du dixième du budget nécessaire à une famille établie à Asmara. Autant de sommes inférieures au minimum vital.

Quel rôle le service national joue-t-il dans l’endoctrinement des Erythréens?

– Un rôle essentiel. L’endoctrinement accompagne les Erythréens de la naissance à la mort. Mais le service national lui offre des conditions particulièrement favorables. Il arrache les conscrits à leur milieu – à leur famille, à leur peuple, à leur communauté religieuse – pour les laisser sans contrepoids idéologique face au matraquage officiel. Une société atomisée constitue un terreau idéal pour la destruction des identités et la création d’un matériel humain homogène, le rêve de tous les régimes totalitaires.

Le régime d’Asmara n’a-t-il rien à perdre à ce jeu-là?

– Si. Et il a commencé à s’en rendre compte. Tant que le service national provoquait l’exil de jeunes plutôt riches et plutôt instruits, donc potentiellement contestataires, le régime s’en est réjoui, au point de tremper lui-même dans le trafic d’êtres humains. Mais les départs ainsi causés sont devenus toujours plus massifs au fil des ans au point de constituer désormais une dangereuse hémorragie. Le pays est en train de se vider!

Le régime est-il tenté d’alléger le service national pour ralentir les départs?

– Certains réformateurs y songent. Le président Issayas Afewerki a même promis en décembre dernier de ramener le service national à dix-huit mois. Mais une telle décision pourrait bien signer le début de la fin du totalitarisme. Et puis, le régime ne sait pas comment démobiliser les 400 000 conscrits actuels sans posséder un marché de l’emploi capable de les absorber. La communauté internationale tient là une rare occasion de se rendre utile en Erythrée: en proposant à Asmara des experts chargés d’amortir le choc.

* «Erythrée, un naufrage totalitaire», de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry, PUF, 2015.