Analyse

En Espagne, la fin d’une logique

La crise catalane force les Espagnols à revoir le système institutionnel mis en place lors de la transition vers la démocratie, il y a quarante ans

Un dignitaire espagnol, représentant du gouvernement de Madrid mais lui-même d’origine catalane, le dit sans détour: «Le problème, pour nous, c’est de réussir à gagner les cœurs et les esprits.» C’est comme si l’Espagne ne faisait pas le poids face à l’enthousiasme que suscite, au sein d’une partie de la population catalane, le rêve de l’indépendance. Le responsable, dont la fonction l’empêche de dévoiler son nom, enchaîne: «C’est entendu, nous avons pour nous la légalité. Mais cela ne suffit pas à surmonter nos handicaps.»

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Ces handicaps, le chef du gouvernement catalan, Carles Puigdemont, et ses fantassins auront réussi à les mettre en lumière en un temps record. Car cette course catalane à marche forcée ne se déroule pas dans le vide. L’Espagne d’aujourd’hui, du moins dans son versant institutionnel, n’est pas vraiment de nature à faire rêver.

L'allure d'un épouvantail 

Les partis politiques traditionnels? Laminés par les affaires de corruption ou par leur incapacité à faire face à la crise économique qui a explosé en 2008 et dont les retombées continuent de se manifester jusqu’à aujourd’hui. La monarchie, symbole de l’unité espagnole? Foudroyée, elle aussi, par des affaires de corruption et les comportements erratiques qui ont coûté son trône à Juan Carlos et dans lesquels se débat encore son fils, Felipe VI.

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Les gouvernements régionaux, enfin, dans ce pays où les 17 «communautés autonomes» disposent de vastes compétences? Ils n’ont pas meilleure presse, bien au contraire. La construction, ici, d’un aéroport dépourvu de toute utilité; la création, là, de télévisions publiques locales coûteuses, de caisses d’épargne devenues des rouages de la corruption, de centaines de postes honorifiques, vides comme des coquilles…

Pour une bonne partie d’entre elles, ces régions se sont converties en symbole du «despilfarro» (gaspillage), ce mal général qui englobe tous les précédents et qui a fini de donner à l’Etat espagnol davantage l’allure d’un épouvantail que d’un séduisant modèle à suivre.

La Catalogne au détriment de l'Espagne

Ces travers espagnols, en réalité, ne datent pas d’hier. C’est un brusque coup de manivelle, qui va sans doute contraindre l’Espagne à se pencher une nouvelle fois sur la fin du régime franquiste. La transition vers la démocratie, qualifiée à l’époque de «miracle espagnol», permit de déboucher sans heurts sur la Constitution de 1978 en offrant une sorte de fédéralisme à la carte, variable selon les régions. Mais ce n’était là qu’un moyen de cacher la poussière sous le tapis.

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Bien avant Carles Puigdemont, le père du nationalisme catalan contemporain, Jordi Pujol, était passé maître dans l’art d’exploiter les failles de ce bricolage institutionnel, ou ce «fédéralisme honteux», comme certains l’ont qualifié. Maniant avec dextérité le double discours, s’alliant sans état d’âme au plus offrant à Madrid, Jordi Pujol a réussi à arracher, lambeau après lambeau, des pans entiers de compétences en faveur de la Catalogne pendant les deux décennies qu’il passa à la tête de la région, entre 1980 et 2003.

Mais il introduisit aussi une sorte de logique de somme nulle dans ce jeu politique, qui déploie désormais ses effets néfastes: tout ce qui était gagné pour la Catalogne semblait irrémédiablement perdu pour l’Espagne, et inversement.

Un statut unique

La quadrature du cercle, pour les responsables espagnols, pendant toutes ces années: satisfaire les demandes catalanes (et basques) en évitant de mécontenter les autres. D’où une tentative de banaliser le statut de la Catalogne, en accordant aussi une large autonomie aux autres régions, qui souvent n’en demandaient pas tant. Avec un risque: accélérer encore l’engrenage, et susciter de toutes pièces d’autres velléités indépendantistes ailleurs, en Galice, en Navarre, à Valence, ou dans les Baléares…

Les plus lucides demandent aujourd’hui de casser cette logique de toute urgence. «Le problème n’est pas en Catalogne et il ne l’a jamais été. Il est né, il a grandi et il a prospéré à Madrid», écrit l’historienne Maria Elvira Roca Barea.

Puis, renvoyant la balle à cette «majorité silencieuse» d’Espagnols prompts à ne voir que la paille dans l’œil du voisin catalan: «Nous autres, Espagnols, devrions promouvoir une réforme constitutionnelle qui mettrait fin aux statuts à la carte, aux privilèges régionaux et aux lois qui répondent aux caprices de ces messieurs nationalistes. En somme, un statut unique, le même pour tous les territoires.»

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