Le départ de celui qui disait «avoir tout donné pour sa patrie» a un parfum de disgrâce. Le roi émérite, lui qui pendant quatre décennies fut l’incarnation de la transition de la dictature vers la démocratie, a pris la tangente en fuyant cette même «patrie». Juan Carlos, associé à une période opulente de l’Espagne, se trouve-t-il aujourd’hui à Estoril, où résidait son propre père, Jean de Bourbon, comme le soutiennent des médias portugais? Ou bien en République dominicaine, comme l’atteste le quotidien La Vanguardia, dans une des fastueuses résidences du magnat du sucre et tycoon hôtelier «Pepe» Fanjul, son supposé «grand ami»?

Quelle que soit la destination de Juan Carlos Ier, et que cet exil soit temporaire ou non, un cycle s’est terminé: avec ce départ en plein cœur de l’été, qui a pris tout le monde de court même s’il a été mûrement prémédité et préparé avec le fils et actuel monarque Felipe VI, un lien symbolique s’est rompu entre un pays entier et celui qui résida cinquante-huit ans à la Zarzuela – la résidence royale, sise au nord-ouest de Madrid.

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«Un double drame»

«Pour tous ceux qui, comme moi, ont vécu des décennies de consolidation démocratique, dans laquelle Juan Carlos Ier a joué un rôle primordial, il est très triste de le voir aujourd’hui faire ses valises, tel un aveu de sa déchéance morale, commente l’éditorialiste Fernando Omega. On assiste à un double drame, celui d’un père répudié par son fils, et celui d’un fils obligé de sauver l’institution monarchique en sacrifiant son père.» Dans une lettre adressée lundi à Felipe, Juan Carlos explique que sa «décision méditée» de quitter l’Espagne est liée aux répercussions publiques d’événements passés de sa vie privée. Autrement dit, et compte tenu de ses déboires judiciaires, son exil est sa manière à lui de protéger à la fois son fils et la monarchie.

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Le 18 juin 2014, en abdiquant au profit de son fils, Juan Carlos – sur lequel s’accumulent déjà une série de scandales de mœurs – croit renforcer une monarchie dont la réputation commence à se déliter auprès d’une majorité d’Espagnols, pour qui la Casa Real avait toujours été jusque-là symbole d’union nationale et d’exemplarité. Mais, ce faisant, celui qui devient ce jour même «roi émérite» fragilise sa propre situation puisqu’il met fin à son «inviolabilité». A cette date, Juan Carlos est persuadé que son prestige n’a pas été fondamentalement entamé par ses multiples frasques, notamment une partie de chasse clandestine au Botswana en avril 2012, qui se soldera par une chute fracassante.

Importants dessous-de-table versés par le régime saoudien

A sa sortie d’hôpital, il lâche aux Espagnols: «Je suis désolé, je me suis trompé, cela ne se reproduira pas.» On le sait depuis longtemps chasseur invétéré, coureur de jupons compulsif, navigateur hédoniste: une image quasi folklorique, pour certains sympathique, qui s’ajoute à son rôle décisif lors du putsch avorté du lieutenant-colonel Tejero en février 1981. «Son rôle lors de ce moment capital, où la démocratie espagnole aurait pu sombrer de nouveau, lui a conféré une puissante image de sauveur de la nation, dit le politologue Enrique Gil Calvo. A tort, Juan Carlos a alors pensé qu’il pouvait à jamais bénéficier de ce capital de sympathie, qui plus est protégé par son statut royal.»

Le moment de bascule se produit en 2018, lorsque des médias révèlent – sur la base d’enregistrements clandestins réalisés par un ancien commissaire de police – que l’ancien monarque disposerait de comptes bancaires en Suisse, liés à d’importants dessous-de-table versés par le régime saoudien dans le cadre d’un contrat de train rapide entre Riyad et Médine, contrat obtenu par un consortium espagnol. Ces 65 millions d’euros auraient été versés à une fondation avant de bénéficier à une certaine Corinna Larsen, «l’ancienne tendre amie du roi», suspectée d’être aussi une intermédiaire.

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Possibles poursuites judiciaires

Ces mouvements d’argent se poursuivant après l’abdication de juin 2014, ils peuvent faire l’objet de poursuites judiciaires. S’ils trouvaient des «indices» allant dans ce sens, la justice suisse et le parquet du tribunal suprême pourraient mettre en examen le roi émérite. Hier, l’avocat de Juan Carlos a bien pris soin de préciser qu’en aucun cas son client n’avait l’intention de fuir et que, depuis sa nouvelle résidence, «il serait totalement à la disposition de la justice».

Reste à savoir si l’exil volontaire de Juan Carlos va suffire à sauver la monarchie espagnole, objet d’une avalanche de scandales depuis une dizaine d’années. Certes, depuis le début de son règne en juin 2014, Felipe VI a tout fait pour maintenir une attitude irréprochable. Le 15 mars dernier, voyant que les casseroles judiciaires de son père prenaient de l’ampleur, il a renoncé à l’héritage paternel (pour éviter toute possible contamination avec de l’argent d’origine douteuse) et a supprimé la somme annuelle de 200 000 euros allouée à son père.

La plupart des formations politiques, dont les socialistes au pouvoir, ont approuvé le départ volontaire de Juan Carlos, comme une mesure supplémentaire favorisant un «cordon sanitaire» autour d’une monarchie en péril. A l’inverse, les nationalistes et la gauche radicale de Podemos y voient une «attitude indigne», une «fraude». Voire un motif pour contester la légitimité de Felipe VI.