Sécheresse

«En Espagne, l’eau a quelque chose de sacré»

Pour avoir critiqué les plans de répartition des eaux de sa région, Francisco Turrión Peláez est désormais sur le banc des accusés. L’hydrologue dénonce la toute-puissance du «lobby du ciment», les constructions pharaoniques et l’héritage franquiste

Son rapport sur la gestion de l’eau dans le sud-est de l’Espagne a fait grand bruit. Trop pour son employeur, qui a lancé une procédure disciplinaire contre lui pour avoir «dénigré le travail» de ses collègues. Francisco Turrión Peláez est géologue, spécialisé en hydréologie, au Ministère espagnol de l’agriculture et de l’environnement (Mapama) depuis vingt-sept ans et délégué syndical.

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Mais depuis qu’il a publié son rapport avec Greenpeace (organisme auquel il s’est récemment affilié), il reçoit des journalistes dans son appartement, dans un quartier résidentiel de Murcie. Il conteste la procédure en cours, préférant parler de liberté d’expression et «d’acte patriotique» dans le grand débat sur l’eau. Interview.

Le Temps: Pourquoi vous êtes-vous confronté à votre propre employeur?

Je ne pensais pas que ce rapport allait produire une telle réaction. L’eau a quelque chose de sacré ici, c’est une question de foi. On ne le remet pas en question comme la résurrection de Jésus-Christ au troisième jour.

Pour quelle raison?

Il y a un grand intérêt à ce que ça se passe ainsi, surtout du côté de ceux qui contrôlent déjà l’accès à l’eau. Moins d’eau, ça veut dire que les exportations agricoles deviennent plus chères. Les petits agriculteurs n’obtiennent plus de concessions. Dans leur dos, les grandes surfaces continuent de s’étendre. On utilise l’excuse de la sécheresse pour concentrer la terre dans les mains de moins en moins de gens. L’argument du manque d’eau sert aussi la mafia de la construction. Ça leur donne des arguments en faveur de la réalisation du transvasement de l’Ebre [le fleuve qui coupe la Catalogne et Aragon au nord, ndlr] ou pour davantage d’usines de désalinisation.

Il existe pourtant d’autres transvasements en Espagne…

Le transvasement du Tage vers la rivière Segura est totalement bloqué. Il est à chaque fois plus difficile de transférer cette eau en raison des faibles précipitations. On est passé de 1000 hectomètres cubes à 600 puis 400 et aujourd’hui 350. Et les zones émettrices doivent être approvisionnées par camions-citernes. Le projet est une erreur scientifique majeure qui a induit énormément de souffrances par où il est passé. Il est le fruit d’une dictature. D’un régime militaire qui l’a imposé pour satisfaire les intérêts des lobbies du ciment et de la construction.

Les eaux du Tage ont pourtant permis au sud-est de l’Espagne de faire fructifier son agriculture.

Notre région [autour de la rivière Segura, ndlr] pourrait être autosuffisante si on pouvait puiser dans les eaux souterraines. Aujourd’hui, on pourrait remplacer ces 350 hectomètres cubes facilement si l’on décidait d’arrêter de puiser dans le Tage. Cela n’affecterait pas les exportations agricoles. Mais encore faudrait-il pouvoir poser tous les chiffres sur la table. Il y a une guerre scientifique. On veut occulter toutes les études remettant en cause l’ordre établi, disant que Murcie n’est pas déficitaire en eau. Comme quand on ne pouvait pas remettre en cause la platitude de la Terre.

Il est surprenant que Greenpeace défende l’exploitation de ressources souterraines…

On parle d’eau qui fuite vers la mer et qui est de toute façon perdue pour la consommation. On ne parle pas d’assécher des sources vives pour entretenir des golfs. A Murcie, nous sommes assis sur 400 hectomètres cubes d’eaux souterraines. En 1968, les scientifiques du régime franquiste évoquaient ces immenses réserves comme un problème pour l’avancement du chantier du transvasement. On devrait pouvoir les utiliser de manière durable, sans avoir recours à de grands travaux publics inutiles. Comme tous ces barrages et aqueducs.

Ne faut-il pas s’attendre à d’autres transvasements en Espagne?

Les politiques évoquent la trame finale du Tage, le transvasement de l’Ebre ou du Duero. Mais ça ne passera pas. Les gens ont vu ce qu’il s’est passé avec le Tage, la désolation des zones émettrices. Il n’y aura plus un seul village qui acceptera de laisser partir son eau.

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