Au pouvoir depuis décembre 2011, le Parti populaire dirigé par Mariano Rajoy demeure la première formation espagnole (avec quelque 28,72% des voix), même si sa victoire serait bien trop réduite pour mettre en place un exécutif stable. Il obtient 123 sièges sur 350 à la chambre basse, soit 63 sièges de moins qu'il y a quatre ans. Le parti libéral Ciudadanos (15%) fait une entrée fracassante et expliquerait en bonne partie la faible performance du PP. Du côté de la gauche, le Parti socialiste connaît une chute historique (20,5%, une trentaine de sièges de moins) et pourrait être coiffé sur le poteau par les indignés néophytes de Podemos, un parti constitué il y a moins de deux ans et qui serait la grande révélation de ce scrutin (près de 22%). Ce sont les principales tendances qui ressortent des sondages de sortie des urnes, annoncés en début de soirée, qui obligent bien sûr à la prudence.

Alors que la participation est légèrement supérieure à celle des législatives de 2011 (autour de 58%), les premiers résultats confirment le bouleversement que représentera le futur parlement national – autant la Chambre des députés que le Sénat: pour la première fois en trente-sept ans de démocratie, aucune formation n’obtiendrait un minimum de 156 sièges, seuil à partir duquel les contours de la gouvernabilité commencent à se dessiner avec netteté. Jamais un parti au pouvoir n’aura obtenu un résultat aussi faible. Le parti de Mariano Rajoy, qui avec 186 députés détenait une confortable majorité absolue, se verrait relégué à environ 120 sièges, le plus mauvais score jamais enregistré par la droite. Quant au Parti socialiste (PSOE), la chute qui s’est produite hier (de 110 à quelque 80 sièges) suppose une hécatombe puisqu’il aggrave sensiblement le résultat de 2011, déjà un fiasco historique.

Le mécanisme des vases communicants a fonctionné comme jamais. La saignée électorale subie par les deux (ex)-partis hégémoniques, le PP et le PSOE, s’est accompagnée de la montée spectaculaire de deux formations qui viennent tout juste de naître – Ciudadanos, un parti catalan, et les pro-Syriza de Podemos. L’effet de balancier porte donc un coup terrible aux partis historiques qui ont gouverné l’Espagne depuis la fin du franquisme. Ce changement inédit traduit la lassitude des Espagnols à l’égard des vieilles structures qui, à leurs yeux, sont en partie responsables de la crise économique de 2008 et, bien sûr, de ses conséquences: coupes claires dans les dépenses publiques, gel des salaires, précarité de l’emploi. «Ce qui existe déjà dans certains pays européens a débarqué en Espagne, analyse le sociologue Fernando Vallespin. Le système des partis s’est fractionné, les gens disent adieu aux grands partis de masse et penchent en faveur d’une gouvernance complexe.»

Avant même que les résultats définitifs soient connus, l’identité du prochain chef du gouvernement est loin d’être évidente. La fragmentation des suffrages va obliger les instances dirigeantes des formations à des tractations pour ainsi dégager, ou non, une majorité. «C’est tout le défi de ce scrutin, dit le politologue Gil Calvo. Que le dynamisme pluriel de la société, qu’il faut applaudir, n’empêche pas le pays d’être gouverné.»

Scénario portugais?

Hier soir, plusieurs scénarios restaient possibles. La logique voudrait que la formation qui a récolté le plus de voix, le Parti populaire, reste aux commandes. Mais, pour ce faire, il leur faudrait bénéficier de l’alliance des centristes libéraux de Ciudadanos. Or le leader Albert Rivera a répété dimanche qu’il ne signera pas de pacte stable avec «le parti de la corruption et de l’austérité». Reste l’option d’une coalition d’«union de la gauche», qui s’est récemment imposée au Portugal, malgré la victoire du centre droit. Mais, pour cela, il faudra une bonne entente entre l’indigné Pablo Iglesias et le chef de file socialiste Pedro Sanchez. Ce qui est très loin d’être acquis.