«L’Espagne, c’est le chômage et la mort, alors que la Catalogne, c’est la vie et le futur.» Sans rougir, le président de la Chambre de commerce de Barcelone Joan Canadell résumait ainsi mercredi sa vision de la crise sanitaire. A l’en croire, la gestion de l’Etat espagnol depuis le confinement décrété le 15 mars est «déplorable», alors qu’à ses yeux «une Catalogne indépendante aurait sauvé des milliers de vies».

L’Espagne est l’un des pays les plus touchés par le Covid-19 et compte plus de 200 000 infectés et plus de 20 000 morts. Pour manichéenne qu’elle puisse paraître, l’analyse de Joan Canadell n’est pas un fait isolé. Elle illustre le sentiment général régnant dans le camp des indépendantistes catalans, au pouvoir dans cette turbulente région qui, à l’automne 2017, avait organisé un référendum d’autodétermination interdit par Madrid.

Oriol Junqueras, un des principaux leaders sécessionnistes qui purge actuellement une peine de 13 années pour «sédition», le disait en d’autres termes à la mi-avril depuis sa prison: «L’Etat espagnol est lent à la réaction, centraliste, nationaliste, militariste, oligopolistique et désespérément inefficace.» Avant d’ajouter qu’«en conséquence, l’appartenance à l’Espagne n’est pas utile aux Catalans».

«Mise sous tutelle de Madrid»

L’idée que l’Etat espagnol est, pour la Catalogne, une entrave que la crise du coronavirus a accrue est désormais officielle pour l’exécutif séparatiste: en début de semaine, la porte-parole Meritxell Budó a déclaré que «dans une Catalogne indépendante il n’y aurait pas eu autant de morts».

Au moment où la crise sanitaire s’est déclarée, beaucoup pensaient que le conflit catalan – qui occupe le devant de la scène politique depuis trois ans – serait relégué à un second plan. Erreur: la revendication indépendantiste n’a cessé de gagner en intensité depuis le début de la pandémie. Le 14 mars, le décret promulgué par le chef du gouvernement Pedro Sánchez instaurant l’état d’urgence a immédiatement provoqué la colère des dirigeants sécessionnistes, qui y voient depuis lors «une tentative de recentralisation de la part de Madrid».

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Dans un pays très décentralisé où chacune des 17 régions a notamment les prérogatives en matière d’éducation et de santé, les séparatistes supportent difficilement le commandement unique, concentré dans les mains du pouvoir central, pour affronter la crise. Jusqu’au 25 mars, le chef de l’exécutif catalan, l’indépendantiste Quim Torra, a refusé les renforts militaires dans les hôpitaux, avant de se raviser à contrecœur. Mais, depuis lors, il ne cesse de lancer des initiatives en suivant, dit-il, son propre plan et en écoutant ses propres experts, tout en faisant fi des directives venues de Madrid. «Seuls les petits Etats peuvent gérer correctement cette pandémie», affirmait-il à la mi-avril, en dénonçant «la mise sous tutelle de l’Etat espagnol».

Déconfinement catalan

Les autorités catalanes ont ainsi annoncé «un plan de déconfinement» pour les enfants et des adolescents, qui commencera à la fin du mois. Elles ont aussi annoncé leur propre rythme pour la reprise de l’activité économique. «Nous n’appliquerons que ce qu’approuve le gouvernement de Barcelone», a précisé la porte-parole Meritxell Budó. En outre, la région a ouvertement remis en question la méthode de calcul des personnes infectées ou mortes préconisée par le Ministère national de la santé; selon elle, au moins 3000 personnes décédées dans des maisons de retraite ou à domicile n’ont pas été prises en compte.

L’envoi récent de 1 714 000 masques de protection par le pouvoir central à la Catalogne a suscité les foudres du ministre régional de l’Intérieur, Miquel Buch. Motif: le chiffre «1714» correspond à l’année au cours de laquelle Barcelone avait été assiégée par le roi Philippe V. «On ne joue pas avec l’histoire de la Catalogne», avait précisé le ministre.

Pour l’heure, le chef du gouvernement central Pedro Sánchez, qui subit déjà les attaques véhémentes de l’opposition de droite, se refuse à prêter le flanc aux rodomontades catalanes et tente de désactiver le conflit. D’autant que sa fragile situation parlementaire dépend du soutien d’Esquerra, l’une des deux principales formations séparatistes. Il est toutefois à craindre que la situation s’envenime d’ici peu: dans le cadre de la commission «de reconstruction nationale» annoncée en début de semaine par Pedro Sánchez, et regroupant la majorité des partis, les dirigeants catalans ont d’ores et déjà fait savoir qu’ils conditionneront leur participation à la prise en compte de leur objectif de sécession.

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