L'Espagne a la gueule de bois. Après quinze ans de croissance ininterrompue (entre 3 et 4%) et d'optimisme indécrottable, la morosité se lit autant sur les visages que sur les unes des journaux. Le premier ministre socialiste José Luis Zapatero, qui a longtemps nié l'existence même d'une crise, a beau multiplier les gestes et les paroles volontaristes, cela ne suffit pas à rassurer les esprits. Ni l'aval de l'Etat envers les banques à hauteur de 100 milliards d'euros, afin de restaurer la confiance et doper la pompe à crédits. Ni l'assurance que «le système financier espagnol est un des plus solides du monde».

«En réalité, l'Espagne subit deux crises à la fois, souligne l'analyste José Ignacio Wert. L'ouragan financier qui s'abat sur tout le monde occidental, et aussi une crise économique nationale due à l'effondrement du secteur immobilier qui, jusqu'alors, soutenait l'activité et l'emploi.» Jusqu'à 2006, on construisait en Espagne davantage qu'en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne réunies. Patatras! On a beaucoup bâti, mais seulement 40% des logements neufs se vendent désormais. Résultat: d'ici à la fin de l'année, le secteur estime que 930000 appartements ne trouveront pas d'acquéreurs. Quant au paysage social, il n'a rien de plus enthousiasmant. On recense 2,5 millions de chômeurs, soit 621000 de plus que l'an passé. La barre fatidique des 15% devrait être dépassée en 2009. Autre chiffre parlant: un demi-million de familles constatent aujourd'hui que tous leurs membres sont sans emploi.

Un chômage qui fait des ravages, des dizaines de PME asphyxiées qui chaque jour mettent la clé sous la porte, des banques sans liquidités et qui ne se fient à personne, la récession au tournant (le FMI a assuré que, de tous les pays occidentaux, l'Espagne allait le plus souffrir), la hausse des remboursements immobiliers: ce triste panorama se vérifie un peu partout. En période de vaches maigres et face à la méfiance des banques (qui jusqu'alors prêtaient à tout va), il faut bien obtenir de l'argent autrement. Dans les rues commerçantes de Madrid, Barcelone ou ailleurs, pullulent des «hommes-pancartes» faisant la publicité pour des magasins qui achètent des bijoux en or ou des pierres précieuses. Les établissements de prêts sur gage aussi font florès, en particulier les «monts-de-piété», permettant d'obtenir immédiatement des centaines d'euros en échange d'un dépôt en garantie de colliers, chaînes ou montres en or - autant d'objets qui peuvent être récupérés si le client honore les intérêts.

Au cours du premier semestre, l'activité des 21 «monts-de-piété» du pays a augmenté de 10% sur un an, et la valeur des dépôts de 15%. «Les gens viennent dans l'urgence, dit un fonctionnaire. Pour payer une facture de téléphone ou d'électricité, une consultation médicale, un impôt, un loyer ou pour remplir le réfrigérateur. Je sens une tension et un désarroi terribles. Beaucoup ont le couteau sous la gorge.» La consommation, faut-il le préciser, est en chute libre, à commencer par les voitures, dont les ventes ont dégringolé de 41% en août sur un an.

La crise du logement est devenue un cauchemar collectif. Dans un pays où les salaires sont modestes (1200 euros de moyenne) et où 97% des prêts hypothécaires sont à taux variable, beaucoup ont de plus en plus de difficultés à faire face à leurs remboursements mensuels, en hausse constante. En 2007, déjà, 46% du revenu brut des familles est englouti par l'«hipoteca». On y fait face comme on peut: certains vendent leurs appartements, même si les acquéreurs se font rares; d'autres sous-louent leur logement quitte à s'y entasser; d'autres encore, insolvables, perdent la propriété tout en continuant à vivre entre leurs murs. Désespérées de ne plus vendre, certaines agences immobilières proposent «deux appartements pour le prix d'un».

Victimes du chômage et des emplois précaires, les jeunes Espagnols souffrent tout particulièrement. Entre 2002 et 2007, le taux d'émancipation est passé de 35% à 45%. Or, selon une enquête d'El Pais, on assiste aujourd'hui à un retour massif vers le toit parental. Le rêve de la propriété, très puissant ici, s'évanouit: d'après l'Institut national des statistiques, un jeune voulant acheter un logement devrait consacrer 83% de ses revenus aux remboursements mensuels. Quant au marché locatif qu'encourage le gouvernement (aide de 210 euros pour les moins de 35 ans), il demeure saturé. D'où le retour quasi obligé au bercail. Un sujet de forte préoccupation pour José Luis Zapatero, conscient que cette jeune génération précarisée constitue un de ses viviers électoraux.