Le procès des treize Juifs iraniens accusés d'espionnage s'est ouvert hier matin à Chiraz (sud du pays). Ouvert, c'est beaucoup dire. Après une heure d'attente devant le Tribunal révolutionnaire de la province du Fars en compagnie des familles effondrées des accusés, les quatre diplomates (un Canadien, un Suisse, un Néerlandais et un Sud-Africain) et la vingtaine de journalistes présents ont soudain été autorisés à pénétrer dans le Palais de justice. Ce n'était qu'une ruse: ce beau monde s'est retrouvé cloîtré dans une pièce, loin de la salle d'audience. Bientôt – entre deux tasses de thé servies par respect pour la tradition d'hospitalité persane –, des soldats allaient déplacer une bibliothèque devant la fenêtre pour bloquer la vue sur l'arrivée des accusés. «C'est un procès à huis clos», s'est excusé un officier en apportant des biscuits.

En fait de procès, on apprendra plus tard que l'audience n'a duré que quelques minutes. Quatre accusés seulement étaient présents. Leurs avocats ont demandé un délai pour avoir le temps d'étudier des dossiers épais de 250 pages, qu'ils n'ont reçus que quarante-huit heures à l'avance. La prochaine audience est fixée au 1er mai.

«Grâce à Dieu, ce procès respecte tous les droits des accusés», a déclaré Hossein Ali Amiri au cours d'une conférence de presse dans l'après-midi. Le chef de la justice pour la province du Fars a réussi le difficile exercice de parler deux heures sans rien dire. Sauf cette information, de taille: quatre des accusés auraient avoué leurs crimes. «Nous disposons de confessions enregistrées sur bande et de lettres signées», a précisé Hossein Ali Amiri. Le magistrat n'a donné aucun détail sur des preuves éventuelles. «Nous en avons et les révélerons en temps voulu», a-t-il répété imperturbablement.

Afin de prouver que cette affaire n'est pas discriminatoire envers une minorité religieuse reconnue par sa Constitution, l'Iran souligne depuis des mois que huit musulmans figurent aussi parmi les suspects. Mais, d'après la justice de Chiraz, ces huit personnes sont toutes en liberté provisoire. «A se demander si elles existent vraiment», a grommelé hier un diplomate. Autre frustration pour les observateurs: l'acte d'accusation demeure mystérieux. «En gros, il s'agit d'espionnage en faveur d'Israël, a lancé Hossein Ali Amiri. A des degrés divers, selon les accusés. Et certains ont commis d'autres crimes.» L'espionnage, en Iran, est passible de la peine de mort.

Comment de simples bouchers, boutiquiers ou professeurs d'hébreu ont-ils pu avoir accès à des informations confidentielles? Depuis combien de temps espionnaient-ils? Quels sont leurs autres crimes et pourquoi la presse n'a-t-elle pas eu le droit de les apercevoir hier, même de loin? Questions sans réponses: «La sécurité de l'Etat est en jeu», avance

Hossein Ali Amiri.

A recouper les informations lâchées au compte-gouttes par les avocats et les rumeurs qui courent dans les boutiques juives de l'avenue Karim Khan Zand, on reconstitue enfin le fil des événements. Le principal suspect est un cordonnier de 31 ans, Hamid Teflin, que tout le monde à Chiraz appelle Dany. Son arrestation remonte au 11 novembre 1998. Les douze autres sont ses amis ou des membres de sa famille; ils ont été arrêtés en mars, en avril 1999 à Chiraz, Ispahan et même à Téhéran pour Ramin Farzam, vendeur de parfums de son état. «Toute ma famille s'est enfuie d'Iran. Je suis resté parce que j'aime ce pays. Les juifs y sont installés depuis trois mille ans», a dit son père. «Je n'ai pas pu toucher la main de mon fils depuis quinze mois. Les visites derrière la vitre ne durent que deux minutes par semaine. Il est innocent, je le sais, comment pourrait-il trahir son pays?» a dit sa mère. Leur fils fait partie des accusés qui auraient avoué.

Hier, devant l'impassibilité de la justice révolutionnaire, même les responsables juifs ont perdu patience. «Nous sommes fiers de vivre en République islamique, fiers d'avoir versé notre sang dans la guerre contre l'Irak, a lancé Haroun Yashahia, président de la Communauté juive de Téhéran. Alors, pour la bonté du ciel, laissez-nous assister au procès. Cette affaire est en train d'anéantir la communauté des juifs iraniens.»