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Après avoir renversé Fulgencio Batista, Fidel Castro prend la tête de Cuba et tourne ostensiblement le dos au reste du monde.
© Keystone / FLORES

Secrets d’archives

Les espoirs déçus du CICR face à Castro

Le Lider Maximo avait bien fait appel à l’institution en 1958 pour venir s’occuper des blessés de la révolution dans la Sierra Maestra. Mais par la suite, le CICR sera moins en odeur de sainteté avec Fidel Castro en raison notamment de son étiquette occidentale

De la Grèce à Cuba, en passant par le Yémen, le Biafra et l’Irlande du Nord, les archives récemment déclassifiées du CICR et datant de 1966 à 1975, regorgent d’informations inédites. «Le Temps» s’est intéressé à cinq affaires emblématiques.

La lettre est datée du 19 septembre 1974. Elle est adressée par M. B. au Comité international de la Croix-Rouge. A 84 ans, M. B. est veuve et vit en Californie. Sa missive est un appel désespéré pour tenter de faire libérer son fils qui croupit dans la prison de Melena del Sur, dans la province de La Havane, depuis douze ans et demi.

Dans le système carcéral castriste, l’identité de Pedro, 50 ans, se résume désormais à la matricule 30926. Pedro, explique sa mère, a été «un citoyen qui toute sa vie s’est conformé à la loi, une personne de bonne réputation qui a perdu ses propriétés et ses biens à cause du gouvernement communiste de Fidel Castro». Arrêté le 14 mai 1962, il a été condamné à 30 ans de prison. Malade, il aurait besoin de médicaments. Dans sa lettre déchirante, elle dit espérer «de tout son cœur pouvoir voir son fils libre avant que [sa] vie s’achève». Son vœu est d’autant plus cher que la pensée de le voir un jour libre «est la seule qui [l’]ait maintenu en vie durant ces années d’exil». Son dernier espoir s’accroche à une nouvelle improbable venue de… Santiago du Chili.

Dans la capitale chilienne, le 11 septembre 1974, à l’occasion du premier anniversaire de sa prise brutale du pouvoir, le général Pinochet lance un appel étonnant: «Nous considérons comme un devoir moral de notre part, avant d’appliquer cette décision [de libérer des détenus politiques] de demander à l’Union soviétique et à Cuba d’accorder le droit de quitter le pays à un nombre identique de détenus ou de condamnés. La supervision de deux opérations de sortie serait confiée au Comité international de la Croix-Rouge.» Au sein du conseil exécutif de l’Assemblée du CICR, c’est le branle-bas de combat. Délégué général pour l’Amérique latine et les Caraïbes, Serge Nessi informe le conseil exécutif du «caractère unique» de la proposition de Pinochet selon un procès-verbal daté de septembre 1974. «Nous sommes en dehors du droit et notre seul critère est celui de l’intérêt des victimes.»

Consciente de la manœuvre politique du chef de l’Etat chilien, l’organisation voit néanmoins dans la proposition un «fond humanitaire». Pour Serge Nessi, plusieurs raisons doivent pousser l’institution genevoise à entrer en matière: le CICR apparaît aux yeux de Santiago comme le seul intermédiaire valable. Un refus serait mal compris en Amérique latine, «où ce genre de proposition trouve un écho beaucoup plus favorable que dans d’autres régions». L’espoir de M. B. sera toutefois douché deux mois plus tard, le 11 novembre. Le général Pinochet n’attend pas la réponse de La Havane pour libérer des détenus. A Genève, on estime être mis «devant un nouveau fait accompli» et on déplore que le dictateur chilien mette «d’emblée en cause la Croix-Rouge internationale».

Conséquence directe, son siège croule sous les demandes des exilés cubains pour faire libérer des proches. Mais à Cuba, les tentatives de l’institution genevoise de visiter sur une base régulière les détenus politiques se révèlent très compliquées voire impossibles. Serge Nessi, aujourd’hui à la retraite, qui rencontrera un jour Fidel Castro, s’en souvient. «Il y avait une pression considérable des Américains et des exilés cubains pour que nous visitions les prisons du régime castriste.»

Victime de la géopolitique internationale

Les archives du CICR mettent en lumière un autre cas douloureux, celui de H. G., né à La Havane de parents allemands. Il a été condamné à 30 ans de prison par le Tribunal révolutionnaire du district de La Havane pour délit contre la sécurité de l’Etat et possession d’explosifs, mais aussi volonté d’éliminer la révolution socialiste. La Croix-Rouge bavaroise, des diplomates et fonctionnaires allemands ou encore des œuvres caritatives se mobilisent pour sa libération. Même une intermédiation de la Tchécoslovaquie est tentée à New York. En vain. En octobre 1967, sa mère peut brièvement le voir dans la prison de la Cabaña. Ayant la double nationalité cubaine et allemande, il lui dit en allemand: «Tu vois, je vais bien.» Sa mère n’est pas dupe. Il est très pâle et maigre. Les prisons sont surpeuplées, l’alimentation y est médiocre, les services médicaux inadaptés. En dépit des supplications de sa mère, il refuse de porter l’uniforme bleu donné par ses sbires cubains. Pour lui, c’est une manière de plier devant le régime castriste, de lui permettre de faire croire qu’il n’y a pas de détenus politiques, mais seulement des travailleurs cantonnés dans les granjas, ces grandes exploitations agricoles du régime. La sanction sera sans appel: plus de visite, aucune remise de peine, cellule d’isolement carcéral. Le CICR essayera de le faire sortir. Sans succès. Idem pour E. M. qui souhaite faire libérer son mari. Dans une lettre qui lui est adressée, le délégué Bruno Doppler avoue son impuissance, relevant que toutes les demandes du CICR au gouvernement et à la Croix-Rouge cubaine restent sans réponse. «Cette attitude est due à une méfiance des autorités envers le CICR», admet-il. Bruno Doppler tente néanmoins de maintenir la flamme de l’espoir en proposant à E. M. de faire la même demande à travers une société de la Croix-Rouge latino-américaine, «mais surtout pas américaine». Cette méthode, dit-il, a déjà eu du succès.

Avec Fidel Castro, figure de la révolution cubaine, tout avait pourtant bien commencé. Alors qu’en pleine Sierra Maestra, il est à la tête des «barbudos» qui combattent les troupes régulières du dictateur Fulgencio Batista, il lance un appel à la Croix-Rouge internationale. Un geste plutôt inattendu. Les batailles livrées dans la Sierra Maestra, dit-il, ont fait trop de blessés chez l’ennemi, l’armée de Batista, pour qu’ils puissent bénéficier des soins adéquats.

Lire également: L’épopée des «barbudos» – Récit de la prise du pouvoir par Castro

Dans un télégramme remis au CICR par le biais de la Croix-Rouge vénézuélienne le 3 juillet 1958, Fidel Castro déclare: «Cette fois-ci, leur nombre [de blessés ennemis] trop élevé nous place dans l’impossibilité de mettre efficacement en pratique nos principes humanitaires. Des blessés graves sont, faute de lits, couchés par terre, sans même une couverture, et ne peuvent recevoir la nourriture que réclame leur état.» Le Lider Maximo fait appel à la Croix-Rouge cubaine, mais celle-ci étant encore inféodée au pouvoir de Batista, il n’obtient qu’un silence. Il trouve «absurde» et «ingrat» qu’un tel refus soit signifié à la Croix-Rouge, cette «glorieuse organisation, avec tout le poids de son prestige mondial et de la noblesse de ses buts». Il «entreprendra des démarches en vue d’obtenir de Batista […] le sauf-conduit nécessaire pour rendre ce service humanitaire».

Voir aussi: Avant Fidel Castro

Sans l’autorisation du gouvernement Batista, le CICR hésite. Fidel Castro redouble d’enthousiasme: «Nous pensons que l’on pourrait contribuer à humaniser cette guerre avec l’établissement de postes permanents de la Croix-Rouge internationale dans les deux camps.» Argument sans doute séduisant qui a poussé le CICR à annoncer par le biais des ondes courtes suisses vers l’Amérique du Nord et centrale son accord. L’intermédiaire entre l’armée rebelle et le CICR se nomme Ernesto Capo. Il s’adresse au siège de l’institution genevoise pour lui demander d’envoyer un exemplaire des Conventions de Genève. Le 23 juillet 1958, 253 prisonniers et blessés des forces gouvernementales sont remis au CICR, suivis de 163 autres les 12 et 13 août.

Avec le recul de plusieurs décennies, l’ex-délégué, historien et docteur en droit Serge Nessi confie au Temps: «Quand il lance son appel de la Sierra Maestra, Fidel Castro se rend compte que la Croix-Rouge peut servir son image internationale. Il veut donner l’impression que la révolution ne néglige pas les aspects humanitaires de la bataille.» Le comandante en jefe a aussi conscience d’un fait, ajoute Serge Nessi. Il sait que le CICR n’a, à l’exception d’offres de service émises en 1957 et 1958 restées sans réponse, rien fait pour tenter de rendre visite aux détenus politiques sous la dictature de Batista. Il est dès lors délicat pour l’organisme de mettre le nez dans les affaires cubaines sachant que l’île, souvent appelée «le bordel de l’Amérique» à l’ère Batista, était sous la «protection» des Etats-Unis.

Peu après l’installation de Fidel Castro au pouvoir le 1er janvier 1959 et jusqu’en juillet de la même année, le CICR peut effectuer plusieurs visites de prisons. Mais la situation va se gâter. Le Comité n’est lui-même pas très au clair sur la politique à mener. Il est gêné aux entournures par le fait que s’il agissait à Cuba, ce serait dans «des situations extra-conventionnelles». Quant au régime castriste, il perd rapidement ses bonnes intentions pour se radicaliser et refuser l’intervention de la Croix-Rouge. L’ex-délégué Serge Nessi n’est pas surpris: «Le CICR a toujours été perçu par les pays socialistes comme une excroissance du système capitaliste. Or, ajoute-t-il, le régime castriste a été très dur avec les détenus politiques. Au Chili, on parlait de 2500 à 3000 morts et disparus. A Cuba, on a estimé que c’était le double.» En février et mars 1961, le CICR adresse deux lettres à Fidel Castro. Pas la moindre réponse. Un mois plus tard, après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons par les Américains, le CICR se manifeste de nouveau. Silence assourdissant. Puis arrive une demande qui va provoquer de vifs débats au sein de l’organisation humanitaire. En pleine crise des missiles qui oppose les Etats-Unis de John F. Kennedy à l’Union soviétique de Nikita Khrouchtchev en octobre 1962, le CICR est saisi d’une demande du secrétaire général des Nations unies, U Thant.

Entre politique et humanitaire, le CICR se retrouve piégé

Le patron de l’ONU demande au CICR s’il peut, en plein blocus américain, prendre en charge l’inspection des cargaisons de navires soviétiques soupçonnés de transporter des missiles. Comme Fidel Castro refuse toute visite sur sol cubain, les inspections doivent avoir lieu en deux points en haute mer, l’un au large de La Havane, l’autre dans le passage du Vent, un détroit séparant Cuba et Haïti. Initiative personnelle venant de U Thant? Demande de Khrouchtchev? Dans un document intitulé The IRCR and the 1962 Cuban missile crisis, l’historien Thomas Fischer précise que c’est bien le CICR sous l’impulsion de son président Léopold Boissier qui a proposé ses bons offices au patron de l’ONU. Or il est évident qu’une telle mission, dans la pire crise géopolitique des années 1960, n’allait pas passer comme une lettre à la poste à Genève. Le débat est houleux et se poursuit même au célèbre (bien que très discret) Cercle de la Terrasse dans la Cité de Calvin.

L’opération envisagée sort complètement du cadre traditionnel de la mission humanitaire du CICR. Une base juridique a toutefois permis, poursuit Thomas Fischer, de justifier une telle mission: les principes fondamentaux du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge établis en 1961. L’historien Jacques Freymond, membre du Comité et directeur à l’époque de l’Institut de hautes études internationales, n’en a cure. Il estime que le CICR ne peut assumer la responsabilité directe de l’opération d’inspection et qu’il importe de désigner un organisme chargé d’une telle mission. Rappelant un exemple malheureux au Congo, il estime que l’institution risque de s’aliéner son indépendance. Au sein du conseil exécutif du CICR, quelques voix critiques le martèlent. Il faut rester strictement dans le champ humanitaire. Elles ajoutent qu’il faut à tout prix éviter de «se substituer aux Etats-Unis dans le blocus imposé à Cuba».

Soutenant le président Léopold Boissier, des membres jugent important de montrer que le CICR «est prêt à offrir ses bons offices en vue d’un apaisement à un moment des plus critiques de l’histoire, un moment où l’on était peut-être à quelques heures d’une guerre nucléaire». A Genève, on le relève: «Les Nations unies ont besoin de l’appui moral du CICR et du prestige de l’emblème.» L’affaire fait des remous même à Berne. Le Département politique fédéral dirigé par Friedrich Traugott Wahlen s’inquiète: «Nous sommes enclins à considérer un contrôle en haute mer comme illusoire et sommes préoccupés […] par le risque croissant de compromission de la Croix-Rouge dans une entreprise qui n’aurait pas une efficacité réelle.»

Pour y voir plus clair sur les conditions de la mission et la manière de recruter 30 experts pour les inspections, le CICR dépêche son ancien président et ambassadeur Paul Ruegger à New York. Dans ses discussions, ce dernier propose que tout le personnel chargé des inspections soit recruté exclusivement par le CICR et suive les ordres de l’ONU en concertation avec l’organisation humanitaire. Les équipes d’inspection seraient stationnées sur des navires neutres, notamment suédois. Mais les Soviétiques, qui espéraient que l’opération du CICR permettrait de lever le blocus américain, se rendent compte que ce ne sera pas le cas. Finalement, une solution pour vérifier le démantèlement des rampes de lancement de missiles soviétiques à Cuba sera trouvée hors de l’ONU. L’offre de services du CICR ayant avorté, un débat s’engage au sein des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Dans une tribune publiée dans le Figaro dont rend compte l’historien Thomas Fischer, le diplomate français André François-Poncet, président de la Croix-Rouge française, pense que le CICR devrait proposer une cinquième Convention de Genève pour surveiller la mise en œuvre d’un traité d’interdiction des tests nucléaires à venir. En Suisse, le rédacteur en chef de la Neue Zürcher Zeitung Willy Bretscher publie un éditorial en novembre 1962 dans lequel il écrit que le CICR n’avait pas à entrer en matière. Une telle opération d’inspection, de nature très politique, aurait compromis la neutralité de l’organisation et ne servait qu’à sauver la face des Soviétiques. Membre du CICR et ex-conseiller fédéral, Max Petitpierre provoque dans la foulée un débat sur le cadre opératoire de l’institution. Une doctrine s’ensuivra, explique Thomas Fischer, spécifiant clairement les conditions des bons offices, notamment en cas de crise nucléaire. Aujourd’hui, avec le recul de cinquante-six ans, Serge Nessi le souligne: «Certains ont voulu croire à l’époque qu’en participant à l’opération d’inspection, on aurait plus de chances de coopérer avec Cuba. Ce fut une illusion. L’attitude de La Havane ne dépendait pas d’un événement tel que celui-ci.» La Havane estime d’ailleurs à l’époque que le CICR a eu une attitude partiale dans la crise. Or la répression du régime castriste s’est intensifiée, le nombre de détenus se chiffrant entre 20 000 et 50 000 en 1975. Les contacts avec la Croix-Rouge cubaine, cette fois-ci inféodée au pouvoir castriste, sont très restreints voire houleux. Dans une lettre adressée le 20 juin 1966 au délégué Pierre Jequier, la Croix-Rouge cubaine est véhémente: «L’heure est venue que la Croix-Rouge ne se laisse pas confondre par les fausses nouvelles des agences mercenaires et peu sérieuses de journalistes internationaux.»

Le CICR et Cuba, c’est une expérience pour le moins difficile. Lors d’une conférence donnée à l’Université de Genève en 2013, l’ancien président du CICR Cornelio Sommaruga a souligné toutefois qu’il y a eu des lueurs d’espoir. En 1988, il a pu enfin négocier avec Fidel Castro un accord pour accéder à une catégorie de détenus. «Malheureusement, au bout de trois ans, nous [avons dû] arrêter les visites car les Cubains ne se tenaient pas aux modalités convenues.» Cornelio Sommaruga n’a toutefois pas tout perdu. Il détient encore un cadeau qu’il a reçu de Fidel Castro: le texte écrit à la main par le Lider Maximo le 16 juillet 1958 appelant le CICR à venir s’occuper des blessés de la Sierra Maestra.

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