Allemagne

A Essen, une soupe populaire se ferme aux étrangers

L’association caritative Tafel a suspendu la distribution des invendus alimentaires à tout nouveau «client» dépourvu de la nationalité allemande. La décision a provoqué un tollé et relance le débat autour de la pauvreté

Depuis le 10 janvier, l’association Tafel d’Essen, qui distribue de la nourriture aux nécessiteux, a cessé d’accepter tout nouveau «client» qui n’aurait pas la nationalité allemande. Cette décision – passée d’abord inaperçue – provoque désormais un tollé alors que de nombreux réfugiés arrivés depuis 2015 vivent à la limite de l’indigence. L’affaire relance le débat en Allemagne autour de la pauvreté et d’une possible «concurrence» entre pauvres allemands de souche et pauvres réfugiés.

50 000 à 60 000 bénévoles

Le réseau Tafel est devenu depuis sa création voici vingt-cinq ans l’un des piliers de la lutte contre la pauvreté en République fédérale. Chaque semaine, les 934 associations locales et régionales et les 50 000 à 60 000 bénévoles de ce mouvement récoltent auprès des supermarchés les invendus alimentaires, redistribués sous forme de lots vendus 1 euro aux nécessiteux. Un million et demi de personnes profitent de ces services de distribution alimentaire, sur un total de 5 millions de bénéficiaires des minimums sociaux. Les lots contiennent pain, fruits, légumes, pommes de terre, parfois laitages ou viande. Le mouvement a aussi été créé en réponse au gaspillage: chaque année, 18 millions de tonnes de denrées alimentaires sont jetées en Allemagne, soit un tiers de la production totale.

Le scandale a pris de l’ampleur à Essen, lorsque la direction locale de l’organisation a tenté de se justifier sous forme d’un bref communiqué – jugé xénophobe ou maladroit – sur son site internet: «Etant donné l’augmentation de réfugiés au cours des dernières années, la proportion d’étrangers parmi nos clients est montée à 75%. Pour garantir une intégration raisonnable, nous nous voyons contraints de n’accepter actuellement que des clients disposant d’une carte d’identité allemande.» Le chef des Tafel d’Essen, Jörg Sartor, un bénévole retraité des mines, évoque des comportements jugés irrespectueux envers les femmes de la part de jeunes migrants, des files d’attente non respectées et des bousculades, qui intimideraient les plus âgés ou les femmes élevant seules leurs enfants.

Débat sur la pauvreté

L’affaire est arrivée au grand jour avec un premier commentaire d’Angela Merkel en début de semaine. «On ne devrait pas opérer de telles distinctions, ce n’est pas bien», a estimé lundi la fille de pasteur, en promettant de se rendre à Essen prochainement. Le SPD pour sa part regrette sur Twitter que «la haine des étrangers soit arrivée chez les pauvres». «Cela me fait froid dans le dos. A manger pour les Allemands. Les migrants exclus», écrit sur Twitter la députée sociale-démocrate Sawsan Chebli. Des propos aussitôt dénoncés par la CSU bavaroise, et par la cheffe du parti néocommuniste Die Linke, Sahra Wagenknecht, pour qui «le gouvernement est responsable du fait que les personnes âgées et les mères seules ont si peu que ces catégories de population n’ont d’autre choix que de faire la queue chez les Tafel».

Car au-delà du cas d’Essen, c’est bien un nouveau volet du lancinant débat sur la pauvreté qui est relancé en Allemagne, alors que CDU et SPD, près de former une nouvelle coalition à Berlin, sont accusés de faire trop peu face au problème. «Les Tafel ne peuvent être une réponse au problème structurel qu’est la pauvreté, la politique doit s’y attaquer», insiste ainsi Ulrich Lilie, le président de l’association caritative Caritas. De fait, le taux de pauvreté, qui stagnait depuis 2005, a recommencé à monter depuis 2015, comme dans les années 1990. Sept millions de personnes bénéficient d’aides de l’Etat. Rien qu’à Berlin, un tiers des mères seules et un tiers des familles nombreuses ont moins de 923 euros par mois. Et l’on estime que 16,6% de la population est menacée de pauvreté.

Autres antennes, réponses différentes

Interrogées par la presse, les directions régionales des Tafel confirment l’existence de nouvelles difficultés, mais font également état d’autres réponses possibles à l’afflux des nouvelles demandes provenant des réfugiés. Dans les villes de Potsdam, Fürth et Kevelaer, confrontées aux mêmes problèmes qu’Essen, les Tafel ont réagi en proposant d’autres créneaux de distribution pour les retraités ou les familles. A Hambourg, où les Tafel fournissaient 15 000 personnes voici deux ans contre 20 000 aujourd’hui, certaines stations de distribution ont dû cesser d’accepter de nouveaux clients, indépendamment de leurs origines. Et à Berlin, la question des bousculades a été résolue par la distribution de tickets à l’entrée. A Marl, en Rhénanie, les réfugiés masculins sans famille ne sont par contre plus acceptés depuis la mi-2017 par les distributions locales des Tafel.

Les associations caritatives interpellent depuis des mois les autorités face au risque de «concurrence» accrue entre pauvres d’origine allemande et réfugiés, sur le marché du travail ou du logement, qui pourrait donner des ailes à l’extrême droite. Le débat sur la «concurrence» concerne désormais aussi le caritatif.

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