Qu’est-ce qui peut bien pousser les candidats à la présidentielle américaine à braver des tempêtes de neige pour aller dans des petits villages de l’Iowa parfois à moitié déserts, réciter leurs arguments de campagne, toujours avec la fraîcheur de la première fois? C’est le genre de question que vous pouvez vous poser quand vous vous retrouvez à Winterset, sous la statue d’un gars du coin, l’acteur John Wayne. Ce jour-là, il faisait -16 C°. Mais le ressenti était de -24C°. Pas un chat dans les rues. Un lampadaire tanguait dangereusement. John Wayne, lui, jambes écartées, chapeau de cowboy sur la tête et fusil à la main, ne bronchait pas.

Effervescence médiatique

L’Iowa est un petit Etat rural du Midwest, coincé entre six autres Etats (Nebraska, Dakota du Sud, Minnesota, Wisconsin, Illinois et Missouri). Trois millions d’habitants pour 25 millions de cochons, le tiers de la population porcine de l’ensemble des Etats-Unis. C’est un Etat à 94% blanc, qui connaît un exode des zones rurales vers les centres métropolitains, avec une économie agricole aux abois. Mais l’Iowa est surtout le tout premier Etat américain, depuis 1972, à ouvrir le bal des caucus et primaires en vue de l’investiture des candidats démocrate et républicain à la présidentielle.

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C’est donc une sorte d'«Etat test», qui tous les quatre ans, pour ces raisons-là, bénéficie d’une attention médiatique totalement démesurée. Le caucus, le mode d’élection choisi, en grappes d’assemblées de citoyens et non à travers un vote à bulletins secrets comme lors des primaires «traditionnelles», y est aussi pour quelque chose. Le jour J, plus de 1800 réunions publiques ont lieu dans des écoles, restaurants ou bâtiments officiels, dans un joyeux capharnaüm.

Pour les candidats, sortir gagnant des urnes dans l’Iowa donne l’espoir d’imposer une sorte de dynamique pour la suite de sa campagne. «L’histoire montre, du moins pour les démocrates, que remporter les caucus de l’Iowa peut permettre d’obtenir l’investiture du parti. Al Gore en 2000, John Kerry en 2004, Barack Obama en 2008 et Hillary Clinton en 2016 ont tous gagné les caucus de l’Iowa avant de devenir les candidats démocrates officiels», rappelle Dave Price, journaliste et auteur de plusieurs livres, dont Caucus Chaos. L’Iowa n’est pourtant qu’un poids plume: il ne représente que 1% des délégués nationaux qui choisiront le candidat du parti en été. Et seuls trois candidats qui ont remporté le caucus ont été élus présidents: Jimmy Carter, George W. Bush et Barack Obama.

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N’empêche: à l’approche du 3 février, le jour J cette année, la fébrilité est totale chez les démocrates. Les candidats sillonnent l’Etat dans ses moindres recoins, avec leur petite armée de jeunes gens motivés à faire du porte-à-porte et planter des panneaux dans la neige. Les sénateurs Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Amy Klobuchar sont retenus ces jours à Washington pour le procès en destitution de Donald Trump. Mais dès qu’ils le peuvent, ils s’échappent de la capitale.

Des silos à grains partout

Ici, dans l’Iowa, pays des silos à maïs et à soja, c’est la démocratie de proximité qui domine. Chaque main serrée compte. Les selfies aussi. Elizabeth Warren en sait quelque chose. A Newton, un après-midi de janvier, elle était attendue dans une ancienne usine des machines à laver Maytag, à côté du Cellar Peanut Pub, un bar à juke-box où des paniers remplis de cacahuètes traînent sur les tables. Newton, dans le comté de Jasper, compte 15 000 habitants. Ce jour-là, une centaine de personnes étaient venues écouter la démocrate, malgré une tempête de neige et de pluie givrante qui rendait les déplacements difficiles. Son mari Bruce était présent. Deux policiers, également. «Are you caucusing?» leur a demandé une jeune femme, membre de l’équipe Warren. Déception: la réponse sera négative.

Dans le public, Matthew Kaye, un des responsables du Central College de Pella, une ville voisine, est très attentif. Il ne vient pas pour se faire une idée: il sait déjà qu’il votera pour la progressiste Elizabeth Warren, dont deux des trois frères, d’ailleurs, sont républicains. «Ses idées me plaisent. Mais, ici, les indécis sont encore nombreux. Un récent sondage parle de 50%!» C’est en effet ce qui nous a frappés. Car, pour les démocrates, il ne s’agit pas forcément de voter pour le candidat qui leur plaît le plus. Mais bien pour celui qui apparaît comme le plus susceptible de vaincre Donald Trump.

En automne, Pete Buttigieg avait créé la surprise, en arrivant en tête des intentions de vote dans l’Iowa. Mais aujourd’hui, c’est Bernie Sanders, 78 ans, le candidat le plus à gauche, qui taquine les étoiles, selon la reine des sondages J. Ann Selzer. Le scrutin reste toutefois très ouvert. Aucun candidat, aussi assidu soit-il à braver la campagne enneigée de l’Etat, ne se démarque vraiment. Tout reste donc possible.

Pendant qu’Elizabeth Warren démarrait sa selfie line à Newton, le milliardaire John Delaney donnait rendez-vous à Templeton, à quelques kilomètres de là, dans une distillerie de whiskey. Le lendemain était un jour particulièrement rempli: Andrew Yang totalisait quatre meetings, Pete Buttigieg, John Delaney et Amy Klobuchar trois, et Joe Biden et Elizabeth Warren un seul.

Le système de tracking des candidats instauré par le Des Moines Register donne un aperçu des kilomètres parcourus dans l’Etat: en décembre et janvier, Joe Biden a participé à 25 et 33 meetings, Bernie Sanders 17 et 23, Elizabeth Warren 14 et 21, Pete Buttigieg 20 et 48. Des Moines, Sioux City, Waterloo, Marshalltown, Cedar Rapids, Indianola, Ottumwa: aucune ville n’y échappe. Au total, 202 meetings politiques se sont tenus en décembre et 299 en janvier: les habitants de l’Iowa ont l’embarras du choix. Donald Trump? Il n’avait, jusqu'au 30 janvier, pas jugé utile de se rendre dans l’Etat, alors qu’en 2016 le républicain Ted Cruz l’y avait devancé. Mais la bannière «Trump fights for Iowa farmers» a par exemple traversé le ciel le jour du débat télévisé entre candidats démocrates à la Drake University de Des Moines, la capitale.

«La jungle totale»

Marshalltown. La rue principale est déserte. Dans une vitrine, à côté d’un magasin de fourrure totalement décati, des petits fanions annoncent la couleur: «Pete Iowa». C’est l’un des bureaux de campagne du candidat Buttigieg. Surpris par notre visite impromptue, l’homme qui nous reçoit fait les grands yeux. Toutes les questions – même les plus simples – doivent automatiquement passer par Sean Manning, responsable médias pour l’Iowa. Nous finirons par lui parler. «Nous avons 34 bureaux et plus de 160 employés sur le terrain», détaille-t-il. Et d’assurer que les habitants de l’Iowa continuent à se présenter «en nombre record pour entendre parler Pete». Sur un mur, une carte de l’Iowa. A côté, une photo du candidat faisant un nez à truffe avec un teckel. Des autocollants arc-en-ciel sont empilés sur une table.

Le lendemain du caucus, l’effervescence qui aura agité le «Hawkeye State» pendant des semaines ne sera plus qu’un souvenir. Les retombées économiques sont-elles au moins satisfaisantes? Hôteliers, restaurateurs et loueurs de voitures y trouvent bien sûr leur compte. Les candidats investissent aussi des millions en publicités. Mais en termes d’emplois, les conséquences sont maigres, souligne David Swenson, chercheur associé au département d’économie de l'Iowa State University. «Les équipes de campagne engagent du personnel – avec peut-être jusqu’à 400 personnes salariées –, mais nous avons 2 millions d’emplois dans l’Iowa, donc l’impact n’est pas très grand.» L’Iowa bénéficie par contre d’une publicité gratuite.

«Le jour du caucus, c’est la jungle totale», tient à relever, un brin dépité, Mark, sympathique septuagénaire rencontré à Des Moines. Il a voté pour Donald Trump en 2016. «Je suis plutôt du genre à voter contre», explique-t-il. «J’ai en fait voté contre Hillary Clinton. Mais cette fois, je me verrais bien voter pour un démocrate centriste, consensuel.» Joe Biden? Cette gaffe machine?, répond-il. Son visage reste impassible. En fait, il ne sait pas vraiment.

Griff, non plus. Griff, c’est le bouledogue mascotte de la Drake University. Une star locale. Il a même droit à sa statue devant le «Diner» du coin, qui sert des pains à la viande noyés dans une épaisse sauce brune. Alors, forcément, pour les prétendants à la présidence, passer en Iowa sans voir Griff, qui pour l’occasion porte la cravate, serait commettre un impair. Selon sa patronne Erin Bell, le bouledogue à la mine nonchalante a déjà rencontré 13 candidats démocrates.