Jeudi soir, c’est une petite ville de Winnenden en pleurs et sous le choc qui a dit au revoir aux quinze victimes du tueur fou, neuf élèves, trois enseignantes de l’école Albertville, et trois passants, lors d’un culte œcuménique. Les obsèques auront lieu samedi 21 mars en présence de la chancelière Angela Merkel. Alors qu’enfants et adultes tentent de surmonter le choc et la souffrance avec l’aide d’une cinquantaine de psychologues, les policiers doutent. Jeudi ils avaient crû découvrir sur un site Internet les motifs de l’explosion de haine du jeune Tim Kretschmer. Mais le message pourrait être une farce sinistre.

C’est le ministre de l’Intérieur du Bade-Wurtemberg lui-même, Heribert Rech, qui, jeudi après-midi, avait présenté le message, prétendument envoyé lors d’un «chat» sur Internet, comme un indice crédible. Le ministre expliquait que l’information était venue de la part du père d’un adolescent de Bavière avec lequel le forcené avait «chatté» durant la nuit, quelques heures avec la tuerie. Un deuxième témoin avait prétendu la même chose.

«J’en ai marre de cette vie. Tout le monde se moque de moi et ne reconnaît pas mon potentiel. Je parle sérieusement, j’ai des armes ici et tôt ce matin j’irai à mon ancienne école et je vais sérieusement allumer. Restez à l’écoute, vous entendrez parler de moi demain. Retenez bien le lieu: Winnenden» disait le message que Heribert Rech avait même présenté sur grand écran aux journalistes. Mais tout était faux. La police n’avait trouvé aucune trace du message sur l’ordinateur de Tim Kretschmer. Mais ils veulent encore s’assurer qu’il n’a pas utilisé un ordinateur portable ou un autre appareil. Les enquêteurs, qui veulent obtenir des renseignements du site d’hébergement aux Etats-Unis, craignent de s’être fait avoir par un montage d’habitués du site Krautchan.net, dont un des jeux favoris est précisément de mener en bateau journalistes et policiers en détournant des photos et en créant de fausses images.

Le site du grand magazine der Spiegel a lui-même reçu plusieurs dizaines d’appels du genre dans la matinée, mais, devant l’assurance de la police, il avait diffusé lui aussi la fausse information. Ce qui inquiète davantage les enquêteurs et les responsables politiques allemands, ce sont précisément les réactions sur quelques sites Internet. «L’Allemagne a gagné» s’exclamait ainsi, de manière cynique, un «chatteur» en comparant le nombre de victimes de la tuerie de l’Alabama et de Winnenden. D’autres se demandaient si le «score» de Cho Seung-hui, qui avait tué 32 personnes dans une université technique de Virginie, serait «craqué».

Une famille modèle, une personnalité perturbée

Malgré tout, la personnalité du tueur commence à se préciser. Apparemment il avait été élevé dans une famille plutôt aisée, sans problème, dont la villa faisait un peu la jalousie de la petite localité de Waiblingen. Le père, 42 ans, diplômé de mathématiques et chef d’une entreprise d’une centaine de personnes, est présenté comme strict et sévère par les quelques camarades de Tim. Une maison assez cossue, avec jardin d’hiver, une Porsche, une quinzaine d’armes à feu enfermées, sauf une, dans un coffre. Tim avait une sœur de deux ans plus jeune. Mais à laquelle on aurait caché le traitement psychiatrique de son frère. En tout cas personne parmi les voisins ne s’était douté de sa dépression et du traitement interrompu. Dans le quartier, il n’apparaissait pas comme un garçon à problème.

Plus jeune, Tim apparaissait comme en enfant sage, timide mais agréable, aimant le sport mais sans y briller vraiment. Il avait gagné quelques coupes régionales au tennis de table, mais sans plus. Sa chambre était décorée d’une vingtaine d’armes à air comprimé et son père lui avait installé un stand de tir au sous-sol. Dans sa chambre, quelques films d’horreurs et des vidéos de violence, mais rien d’exceptionnel, quelques images pornos comme chez beaucoup de jeunes de son âge. Par contre, il avait peu de véritables amis. Les camarades interrogés à longueur de journée sur les chaînes allemandes parlent d’un garçon suffisant qui faisait étalage de l’argent de ses parents. Ceux-ci «lui achetaient tout ce qu’il voulait», disent des connaissances. Mais il avait tout de même quelques amis, avec lesquels il jouait quelques fois au «paint-ball» ou tirait à la carabine, se montrait très réservé sans être totalement isolé. Au fil des heures, la personnalité du jeune homme semble d’ailleurs s’éclaircir un peu.

Peu brillant dans ses dernières années à la Realschule Albertville, mais sans être médiocre, il passait plutôt inaperçu, mais se sentait ridiculisé ou mobbé par le reste de la classe. Dans son école privée où il tentait une formation commerciale, il était plutôt mauvais élève.

Pour échapper aux médias, les parents et la sœur de Tim ont quitté leur village et se sont réfugiés dans un endroit inconnu. «Eux aussi sont en quelque sorte victimes», soupirent les voisins.