Tsunami, Darfour, séisme au Pakistan... Coordinateur de l'ONU pour les secours d'urgence, le secrétaire général adjoint des Nations unies, Jan Egeland, est un acteur majeur de la scène humanitaire mondiale. Mais aussi le spectateur des nouveaux défis: danger d'une assistance à deux vitesses - certaines catastrophes étant bien financées, d'autres oubliées -, implication du secteur privé, concurrence entre organisations non gouvernementales. De passage à Genève vendredi, cet ancien patron de la Croix-Rouge norvégienne répond en exclusivité au Temps.

Le Temps: Quelles leçons tirez-vous, un an après, de l'aide massive reçue après le tsunami?

Jan Egeland:La mobilisation exceptionnelle pour les pays touchés par le tsunami - environ 13 milliards de dollars au total, dont 1,3 milliard pour l'ONU - montre que la communauté internationale a, lorsqu'elle le veut, les moyens de faire face. Cela prouve que les pays riches ne sont pas ruinés lorsqu'ils donnent. Le tsunami était une tragédie humanitaire exceptionnelle à laquelle, pour une fois, le monde a su répondre. On doit s'en réjouir.

- La surenchère humanitaire constante n'est-elle pas problématique? A chaque nouvelle catastrophe, vous annoncez le pire pour mobiliser les donateurs. Au risque qu'un jour, on cesse de vous croire...

- J'ai l'une des missions les plus délicates du système onusien. Je dois systématiquement tendre la main, mobiliser, ouvrir les yeux de bailleurs de fonds qui, pour la plupart, sont encore loin d'allouer à l'aide au développement les 0,7% promis de leur PIB. Alors que faire? Ai-je tort de dire la vérité? Je maintiens que le tsunami était, par son ampleur, une tragédie humanitaire exceptionnelle. C'est aussi parce que j'ai parlé fort que les Etats se sont impliqués.

- Le problème, c'est le décalage entre ces crises majeures que tout le monde veut financer et les souffrances ignorées d'autres parties du monde...

- C'est un risque. Il existe. Et l'ONU n'en est pas responsable. Au contraire: lorsque j'ai pris mes fonctions en 2003, ma première visite a été pour le nord de l'Ouganda, livré en pâture aux milices rebelles de l'Armée de résistance du seigneur. J'ai aussi dit, à plusieurs reprises, que le nombre de morts et de disparus du tsunami (230000) est atteint chaque année au Congo. Il n'y a pas de crises oubliées pour les Nations unies. Le défi, en revanche, c'est d'arriver à sensibiliser de façon équivalente. En ce sens, le tsunami est une chance. Il a réveillé les médias et la conscience humanitaire mondiale. Depuis lors, la tendance me paraît positive.

- Vous ne craignez pas une fatigue des donateurs traditionnels, trop sollicités?

- Mon propre pays, la Norvège, est l'un des principaux bailleurs de fonds du système humanitaire de l'ONU. Il n'est pas fatigué, mais la place qu'occupe une si petite nation pose question. Quid des grands pays? Quid des nouveaux pays industrialisés? Les pays d'Asie, par exemple, donnent encore trop peu. Or leurs économies croissent beaucoup plus vite. La contribution des pays pétroliers du Golfe doit aussi augmenter. Ils financent déjà beaucoup d'opérations, mais ils doivent faire plus. D'où l'importance, pour la société civile et les ONG, de rester mobilisées. Les Etats se montrent généreux lorsqu'ils sentent que leur population veut aider et se sent concernée.

- Quid des nouveaux donateurs, comme les entreprises?

- Ils peuvent apporter beaucoup d'argent et de compétences. Il faut donc qu'ils s'impliquent davantage. L'assistance humanitaire pose de très sérieux problèmes logistiques que de grandes entreprises de transport, ou de communications peuvent résoudre à un coût optimal. Mais il ne faut pas mélanger les rôles. Une entreprise peut donner ou épauler, mais je ne la vois pas gérer demain un camp de réfugiés ou un centre de nutrition. L'humanitaire doit rester un domaine où le profit n'a pas droit de cité. L'aide doit rester entre les mains des gouvernements ou des ONG. Ce ne doit surtout pas devenir une affaire commerciale.

- Les ONG justement: le grand bazar humanitaire post-tsunami n'est-il pas la preuve de leurs limites?

- L'efficacité des ONG sur le terrain ne fait aucun doute à mes yeux. Dans le cas du tsunami, les erreurs sont surtout venues d'organisations qui, en temps normal, ne seraient pas intervenues, mais qui se sont déployées parce qu'elles avaient reçu des fonds. C'était un peu le monde à l'envers. Autre erreur: croire que les seules ONG efficaces sont celles des pays du Nord. Beaucoup d'ONG du Sud font un travail formidable mais ignoré. Les ONG occidentales monopolisent l'attention des médias. C'est dommage.

- Bill Gates, le fondateur de Microsoft, est salué pour ses actions caritatives. On note aussi la présence d'hommes politiques reconvertis en collecteurs de dons, comme les anciens présidents Clinton et Bush. Qu'en pensez-vous?

- Si ces personnalités peuvent nous ouvrir des portes et obtenir plus vite les fonds nécessaires, c'est une très bonne nouvelle. En matière humanitaire, le calendrier est crucial. Plus on intervient tard, plus le mal est important. Il faut veiller à ne pas multiplier ces postes de VIP de l'urgence. Mais leur présence fait souvent pencher la balance dans le bon sens. Le Pakistan, par exemple, voulait que Georges Bush Senior s'implique dans l'aide aux sinistrés du Cachemire. L'aide est un enjeu politique majeur. Si des personnalités d'envergure retroussent les manches, tant mieux.