Etats-nations balkanisés

L’émergence de l’Etat islamique est une résultante de la mondialisation et de la faiblesse croissante des Etats souverains, avance Benjamin Barber,l’un des meilleurs spécialistes de la démocratie aux Etats-Unis

En publiant Jihad vs McWorld en 1995, Benjamin Barber, chercheur au Center on Philanthropy and Civil Society de la City University de New York, auteur de 17 livres, répliquait en quelque sorte à La Fin de l’histoire du politologue Francis Fukuyama. Dans ce best-seller, Benjamin Barber qualifie de «djihad» le processus de balkanisation des Etats-nations par le biais d’une retribalisation de la société. Il parle de «McWorld», ce monde homogène et global créé par la culture de masse et la mondialisation de la communication. A la lumière de l’émergence du groupe Etat islamique, celui qui conseilla le président Bill Clinton et les présidents allemands Roman Herzog et Johannes Rau remet ces phénomènes paradoxaux de fragmentation et d’homogénéisation du monde en perspective.

Le Temps: A observer le phénomène du groupe Etat islamique sévir en Irak et en Syrie, votre livre «Jihad vs McWorld» apparaît comme une œuvre prémonitoire…

Benjamin Barber: L’émergence du groupe Etat islamique (EI) est révélatrice de la marginalisation croissante des Etats souverains et des frontières nationales. Pendant près de quatre cents ans, les Etats souverains, installés dans leurs frontières propres, furent l’instrument premier des politiques nationales et internationales. Tout événement d’importance, qu’il s’agisse de la paix, de la guerre, du commerce, de la santé ou de l’immigration, se déroulait à l’intérieur du territoire souverain de l’Etat-nation. Mais aujourd’hui, ces mêmes Etats-nations ont de la peine à confronter Al-Qaida ou l’EI, car ces mouvements djihadiste n’ont pas eu jusqu’ici d’adresse et d’identité nationales et ne se reconnaissent pas dans la notion d’Etat. Ils sont l’expression d’une retribalisation visant à fonder quelque chose de plus petit que l’Etat-nation et paradoxalement d’une aspiration à créer quelque chose de bien plus grand, un califat de nature idéologique et théocratique mal défini qui réfute la notion de frontières.

– Quelle différence voyez-vous entre Al-Qaida et le groupe Etat islamique?

– Al-Qaida reste avant tout un mouvement mu par l’idéologie. L’Etat islamique aspire à l’instauration d’un califat et compte exercer un contrôle sur un territoire. C’est là son erreur stratégique. La force d’Al-Qaida provient précisément du fait que le mouvement n’est pas lié à un Etat. En créant un califat, en se donnant un territoire, l’Etat islamique, groupe transnational, devient un adversaire traditionnel que des armées nationales vont considérer en tant que tel. D’une certaine manière, il joue selon les vieilles règles de l’Etat-nation. Il réduit ainsi ses chances de réussir son entreprise.

– L’émergence de l’Etat islamique vous a-t-elle surpris?

– Qu’on soit en Afrique du Nord, au Moyen-Orient ou en Afghanistan, ces régions ont été le théâtre d’une histoire millénaire de lutte entre chiites et sunnites. Beaucoup ont été surpris par la capacité du groupe Etat islamique de mener une guerre efficace contre ses ennemis en Irak et en Syrie. L’explication est pourtant simple. Les idéologues de l’Etat islamique, qui n’ont que peu d’expérience de la guerre et qui ne sont pas vraiment à même d’élaborer des stratégies militaires d’envergure, ont comme alliés les généraux et commandants laïcs de Saddam Hussein. Ce sont eux qui mènent actuellement le combat pour l’Etat islamique. Or ils n’ont a priori aucun intérêt dans le groupe djihadiste. L’existence de l’EI participe d’une bataille locale entre chiites et sunnites à la suite de la débaasification malheureuse du régime de Saddam Hussein. S’ajoutent à cela l’ignorance des Etats-Unis et des Occidentaux et leur incapacité de comprendre la situation. Ils pensent qu’en bombardant Tikrit, ils peuvent aider Bagdad et les chiites. Les Etats-Unis n’apprennent jamais. Si l’on considère qu’il s’agit d’une guerre chiite-sunnite, qui n’a rien à voir avec des frontières nationales, la présence américaine aggrave les choses. Certains veulent voir dans l’émergence de l’Etat islamique l’une des manifestations d’un choc des civilisations. Or ce n’est pas ça. Il s’agit bien plus d’un choc entre une culture de la guerre, de la paix et du commerce propre aux Etats-nations et d’une culture non étatique, plus locale, plus tribale entre chiites et sunnites.

«Jihad vs McWorld», la retribalisation et la globalisation, est-ce que ce sont les facteurs explicatifs du phénomène des combattants étrangers rejoignant l’Etat islamique?

– Sans Internet, sans globalisation, il n’y aurait pas de combattants étrangers en Irak. L’ironie, c’est que ces derniers vont combattre pour une cause tribale très circonscrite au plan régional. Cet exemple montre avec éloquence comment la modernité facilite le combat contre la modernité. C’est la thèse centrale de Jihad vs McWorld. Les deux phénomènes sont imbriqués d’un point de vue dialectique. Comment de jeunes Anglais ou Américains peuvent-ils rejoindre les rangs de l’EI? L’identité qu’ils semblent chercher auprès du groupe djihadiste apparaît plus forte que leur identité nationale. C’est un exemple montrant que l’identité nationale et la souveraineté sont des notions distantes, estompées par la globalisation et l’érosion des frontières.

– Le processus de retribalisation est-il propre à l’islam?

– Il y a une confusion en Occident sur ce qui est arabe et ce qui est islamique. Si vous interrogez les Américains, 75% diront que musulmans et Arabes, c’est la même chose. Or il y a 1,3 milliard de musulmans dans le monde, en Indonésie, au Bangladesh, en Iran, et 275 millions d’Arabes. Le mauvais traitement de la femme a plus à voir avec les valeurs patriarcales au sein de la culture arabe qu’avec l’islam. Or s’il est vrai que le Coran, l’Ancien et le Nouveau Testament contiennent des passages révélant des attitudes discriminatoires, il ne faut pas oublier qu’ils ont été écrits à une époque patriarcale. C’est pourquoi je pense qu’on ne peut pas conclure que l’islam est le problème.

La Libye est l’un des meilleurs exemples de retribalisation. J’avais dit il y a quatre ans que renverser Kadhafi amènerait le chaos et la guerre civile. On m’avait dit: «Ah, Monsieur le démocrate est contre la démocratie en Libye.» Or si on décapite un pays tyrannique sans véritables institutions civiques, on n’obtient pas la démocratie, mais la guerre civile et une retribalisation du pays.

– Utiliseriez-vous le terme retribalisation pour dépeindre certains mouvements de repli en Europe?

– Le vote écossais a été une forme de retribalisation au nom de la démocratie. La quête d’une autonomie locale plus importante de la France profonde face à Paris est une sorte de retribalisation au même titre que la percée du Front national en France ou de Pegida en Allemagne. C’est l’expression d’un refus de toute forme de centralisation, nationale ou à l’échelle de l’Union européenne. C’est une révolte contre (le sociologue) Max Weber et sa théorie de la bureaucratie centralisée et rationnelle fondée sur le capitalisme.

– Face au djihadisme international, l’Amérique et l’Occident défendent-ils bien les valeurs démocratiques?

– Selon Thomas Jefferson, il faut combattre les défauts de la démocratie par davantage de démocratie. Mais on ne prend pas la démocratie au sérieux. Voyez en Irak. On a fait voter des gens qui savaient à peine lire et écrire. On a exporté l’idée d’un système multipartite au sein d’un Etat, pensant que la démocratie allait s’imposer d’elle-même. Or la démocratie est un processus lent qui s’impose du bas en haut. Il ne peut être imposé de l’extérieur, mais doit grandir de l’intérieur. En Libye, même si Kadhafi était un tyran, la société évoluait et s’ouvrait lentement. L’un des fils Kadhafi, Saïf, a fait des efforts pour créer des institutions civiques, libéraliser en partie la presse et Internet. C’était très lent, mais il y avait du progrès. Les Etats-Unis n’ont toutefois pas voulu attendre. Nous vivons dans une ère de l’impatience et du court terme. La démocratie américaine a pourtant mis du temps à se développer. Les Américains soutiennent pourtant l’intervention des Saoudiens au Yémen. L’Arabie saoudite est-elle une démocratie? Non, c’est une monarchie qui exploite son peuple. Nous soutenons la démocratie, mais de façon hypocrite.

– Le cas de l’Egypte est parlant.

– C’est une tragédie. Le Printemps arabe est venu et est reparti. La plupart des jeunes Egyptiens estiment désormais que la démocratie a échoué. Mais elle n’a jamais vraiment été mise en pratique. Peu après l’élection de Mohamed Morsi à la présidence, l’Egypte s’est à nouveau tournée vers l’armée. Maintenant, la situation est pire. Avant, il y avait au moins l’espoir de la démocratie. Maintenant, le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a beau jeu de dire que l’expérience démocratique a été tentée, mais inutile de réessayer, elle a échoué.

– Les Américains voient-ils d’un bon œil les négociations pour conclure de vastes traités de libre-échange avec l’Europe (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) et la région Pacifique (Partenariat transpacifique)?

– Ces accords de libre-échange ne répondent pas aux intérêts des citoyens américains, mais à ceux des multinationales et des institutions financières dont l’influence sur les gouvernements qui les négocient est considérable. Si le président Barack Obama soutient de tels traités, les travailleurs américains y sont opposés. Il ne s’agit bien sûr plus de refuser la globalisation et de fermer les frontières. On ne peut pas cloisonner des économies interdépendantes. La logique de l’économie globale est simple: des millions de travailleurs dans le monde se moquent des frontières et vont là où il y a des emplois. Les Etats-nations ne parviennent pas à intégrer cette donnée. En l’absence de règles démocratiques légitimes de gouvernance globale, nous risquons de voir émerger des modes de gouvernance illégitimes et non démocratiques.

– Le monde globalisé, le McWorld dont vous parlez, n’a-t-il pas aliéné en partie les gens?

– L’interdépendance est un fait, qu’il s’agisse de pandémies, de terrorisme, de finance, d’immigration ou d’environnement. Le problème, c’est que nous répondons à cette interdépendance du XXIe siècle avec le cadre formel des Etats-nations du XVIIe siècle. Ce n’est plus possible. Conséquence: les Etats apparaissent faibles.

«L’identité nationale et la souveraineté sont des notions distantes, estompées par la globalisation et l’érosion des frontières»