Les États-Unis ont revu de toute urgence leur stratégie syrienne après avoir essuyé en quelques jours deux graves revers: le lancement par la Russie d’une campagne de frappes aériennes en soutien à leur ennemi juré, le régime de Bachar el-Assad; et l’abandon d’un programme d’entraînement de combattants syriens pro-américains dans divers pays du Moyen-Orient, initiative qui s’est révélée totalement inefficace. L’administration Obama a revu ses ambitions à la baisse en annonçant qu’elle se contenterait désormais de livrer des armes à des groupes existant fiables.

Notre carte interactive sur l'offensive russe en Syrie

Le nouveau modèle que se sont trouvé les stratèges américains est la bataille de Kobané. Ces affrontements de plusieurs semaines, survenus au cours de l’été 2014, ont abouti à la retraite des troupes de l’État islamique face aux forces kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), soutenues par l’aviation américaine. L’idée est de renouveler l’expérience, en administrant en d’autres occasions une aide matérielle substantielle à des groupes opposés radicalement et sans ambiguïté au djihadisme, à l’inverse des nombreuses unités rebelles prêtes à combattre Bachar el-Assad aux côtés de la franchise locale d’Al-Qaida.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Après avoir annoncé vendredi sa nouvelle stratégie, le Pentagone s’est livré dimanche à de premiers parachutages de matériel. L’opération a consisté à larguer depuis des avions-cargos quelque 50 tonnes de munitions de petit calibre et de grenades à la «Coalition arabe syrienne», une formation jusqu’alors inconnue, située dans le nord-est du pays, non loin de Raqqa, la capitale de l’État islamique, et dans le voisinage immédiat des Unités de protection du peuple.

Une poignée de groupes armés majoritairement arabes

La «coalition arabe syrienne» est un grand nom pour désigner une poignée de groupes armés majoritairement arabes en guerre contre l’État islamique. Forte de 4000 à 5000 combattants selon un porte-parole américain basé à Bagdad, elle a rejoint en fin de semaine dernière les Unités de protection du peuple, diverses tribus locales et une milice assyrienne au sein d’une toute nouvelle alliance baptisée les Forces démocratiques syriennes. Des regroupements hâtifs qui font l’affaire des États-Unis, en donnant, en apparence tout du moins, quelque substance à leur nouvelle stratégie.

Le Pentagone se montrera-t-il plus efficace que par le passé? «Il pourra au moins agir plus rapidement, juge Jean-Marc Rickli, chercheur suisse basé au Qatar et professeur assistant au King’s College de Londres. Il est plus facile de travailler avec des groupes existant que d’en former de toutes pièces. L’armée américaine ne pourra jamais être sûre cependant que les armes qu’elle livrera à un groupe ne disparaîtront pas dans la nature. Elle a pris un minimum de risques ces derniers jours en opérant des largages dans le nord-est de la Syrie, une région dominée par des forces fiables.»

Un endroit intéressant

L’endroit est non seulement familier aux Américains. Il s’avère aussi particulièrement intéressant. Des troupes aussi aguerries que les Unités de protection du peuple sont susceptibles d’exercer une forte pression sur l’État islamique, et ce au cœur de son territoire syrien, en direction de sa «capitale», Raqqa. «Même mieux armés, les combattants kurdes et leurs alliés ont peu de chance d’écraser leur ennemi, confie Jean-Marc Rickli. Mais ils peuvent l’inquiéter assez sérieusement pour fixer nombre de ses troupes dans la région.»

Une division involontaire des tâches se dessine en Syrie. Alors que la Russie mène principalement sa guerre dans l’ouest du pays, où elle défend son allié Bachar el-Assad, les États-Unis sont amenés à frapper essentiellement l’est, où campe son pire ennemi. Un tel partage, s’il devait se confirmer, représenterait un danger mortel pour les djihadistes. Mais il avantagerait trop Damas pour ne pas être rapidement contesté.