La diffusion du coronavirus en Iran a pris dès les premiers jours, mi-février, des proportions alarmantes: pour la seule journée de dimanche dernier, 129 décès supplémentaires ont été signalés, portant le total officiel à 853 morts depuis le début de l’épidémie. Au-delà de l’incompétence des autorités à gérer la crise – devenue désormais l’objet d’un bras de fer entre les factions au pouvoir – s’ajoute aussi une question centrale: comment justifier, dans les circonstances actuelles, le maintien des sanctions américaines qui pénalisaient déjà gravement le pays avant même l’arrivée du virus?

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Officiellement, le matériel médical ainsi que les biens de première nécessité ne sont pas soumis à des sanctions. Dans les faits, pourtant, il en va tout autrement. De crainte de mécontenter les Etats-Unis, mais confrontées aussi à des tracasseries administratives sans fin et à des pratiques de corruption en Iran même, les banques se sont détournées de ce pays, même pour ce type de produits.

Le «mécanisme suisse»

C’est dans ce contexte qu’est entré en fonction un «mécanisme suisse» chargé de vendre des produits «humanitaires» suisses à l’Iran sans encourir les foudres américaines. Une transaction pilote s’est déroulée avec succès fin janvier, représentant 2,3 millions d’euros. La machine était bien partie, pensait-on.

Il y a quelques jours, les responsables iraniens lançaient pourtant un appel d’alerte. «Malgré leurs dires, les Américains ont fermé la porte et n’ont pas permis à nos sources dans d’autres pays d’avoir accès au canal suisse», s’insurgeait Abbas Mousavi, porte-parole du Ministère des affaires étrangères.

Le «mécanisme suisse» est en réalité un triangle. Aucune des transactions – qui se déroulent au sein de la Banque de commerce et de placements, dont le siège est à Genève – ne s’effectue directement avec l’Iran. L’argent est en effet délivré via des pays tiers – la Turquie ou le Japon, par exemple – auxquels l’Iran est encore autorisé à vendre une partie de son pétrole. Or, selon le même responsable à Téhéran, l’Iran a essayé «depuis des semaines» de négocier la poursuite des échanges avec les pays en question. «Ces pays ont admis que les Etats-Unis empêchaient le fonctionnement de ce nouveau mécanisme de paiement», assurait Abbas Mousavi.

Démenti suisse

A Berne, le secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), n’a pas été informé de telles difficultés. «Nous n’en avons pas connaissance», affirme le porte-parole Fabian Maienfisch. Selon le Seco, qui a la responsabilité de ce programme côté suisse, le mécanisme est en voie de s’opérationnaliser. «Les entreprises intéressées sont en train de préparer leur dossier pour soumission au Seco», note-t-on.

La crise du coronavirus pourrait-elle hâter le processus? «Le mécanisme peut être utilisé pour exporter des médicaments et du matériel médical vers l’Iran. Si un tel besoin existe en rapport avec le Covid-19, les exportateurs suisses peuvent aussi traiter ces transactions par ce biais.»

La question d’une dépendance nationale vis-à-vis du matériel médical est évidemment devenue brûlante. «Notre pays a réussi à fabriquer 98% de ses produits pharmaceutiques. Connaissez-vous d’autres nations capables d’un tel exploit?» s’enorgueillissait il y a quelques semaines Hossein Ravan, un analyste politique proche des milieux conservateurs, en réponse à une question du Temps.

Fibre nationaliste

Une fibre nationaliste touchée également par des fanfaronnades récentes du président américain, Donald Trump, lorsqu’il se disait prêt à envoyer «les meilleurs médecins du monde» pour aider les Iraniens à faire face à «leurs gros problèmes». «Au lieu de ces actes hypocrites de compassion, vous feriez mieux de mettre fin à votre terrorisme économique et médical, pour que le matériel parvienne aux soignants et à la population iranienne», rétorquait le même porte-parole Abbas Mousavi.

Face à l’avancée de la maladie, alors que près de 15 000 Iraniens sont déjà infectés par le virus, les autorités ont mis un peu d’eau dans leur vin, demandant au Fonds monétaire international (FMI) une aide d’urgence de 5 milliards de dollars. La dernière demande de crédit à cette enceinte remonte aux années 1960. Jamais auparavant la République islamique instaurée en 1979 n’avait fait la moindre demande au FMI, assimilé aux intérêts du Grand Satan.