Trente pour cent des Egyptiens soutiennent le Hezbollah libanais; 49% sont derrière le Hamas palestinien; et plus de 20% font les yeux doux à Al-Qaida: ces chiffres, exclus de leur contexte (les résultats sont plus prononcés encore dans des pays «mesurés» comme la Jordanie ou l’Indonésie), sont parmi les arguments brandis par une frange de l’intelligentsia américaine.

Son credo: un éventuel triomphe du mouvement de révolte égyptien «sera le plus grand désastre qu’ont connu la région et l’Ouest depuis la Révolution iranienne, il y a trente ans». «A bien des égards, ce sera encore pire», précise Barry Rubin, un professeur qui partage son temps entre les Etats-Unis et Israël.

Idéologies extrémistes

Face aux événements qui pourraient se précipiter en Egypte, l’administration de Barack Obama tente de s’en tenir tant bien que mal à une stratégie qui consiste à accorder son soutien aux protestataires tout en évitant de répudier publiquement le président Hosni Moubarak.

Cependant, alors que la Maison-Blanche semble avoir été prise totalement au dépourvu, d’autres ont les idées claires. «Il y a toutes les raisons du monde de penser que l’Egypte ne va pas se transformer en un Etat modéré, stable et démocratique, poursuit Barry Rubin. Il y a peu de forces qui poussent dans cette direction, la rébellion n’est pas organisée, l’Egypte n’a pas de richesses à distribuer pour assurer le bien-être de la population et les idéologies extrémistes sont profondément ancrées dans le pays.»

Pour ces sceptiques, qui se regroupent principalement dans les rangs conservateurs, l’affaire est donc entendue: si les Etats-Unis venaient à lâcher pour de bon le régime Moubarak, ce sont les Frères musulmans qui s’empareraient des manettes de contrôle, au risque pour Washington de perdre son fidèle allié dans la région.

Car ces commentateurs ne croient pas aux promesses, formulées notamment par l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohamed ElBaradei, selon lesquelles les Frères musulmans s’en tiendraient au respect de la Constitution égyptienne s’ils s’approchaient du pouvoir.

«Cette description absurde des Frères musulmans est au mieux incomplète et au pire totalement irréaliste», réplique Alan Dershowitz, professeur de droit à Harvard et ardent défenseur d’Israël. Il s’emporte: «Les Frères musulmans sont un groupe violent et radical qui tire ses racines du nazisme et qui est engagé à finir la «paix froide» qui règne avec Israël et à la remplacer par une guerre chaude de destruction.»

Ces commentaires au vitriol sont loin d’être majoritaires, même au sein du Parti républicain. Armée de son «agenda pour la liberté», l’administration Bush avait déjà effrayé une partie des rangs conservateurs et notamment les «amis chrétiens d’Israël» en cherchant à étendre la démocratie au sein du monde arabe. C’est sous George W. Bush que le Hamas était arrivé au pouvoir à Gaza, au terme d’élections démocratiques. Et nombreux sont ceux qui voient aujourd’hui dans les événements en Egypte le résultat lointain de la politique mise en place par l’administration précédente.

«Diables» inconnus

Cette manière de craindre le pire est pourtant encouragée par les inconnues qui entourent une opposition égyptienne broyée par le pouvoir pendant des décennies. «Nous avons le choix entre le diable que nous connaissons, Hosni Moubarak, et ceux que nous ne connaissons pas», écrit en substance Leslie Gelb, ancien responsable au gouvernement et aujourd’hui président émérite du Council on Foreign Relations. Mais le problème, selon lui, c’est que «journalistes, experts et professeurs ne veulent pas reconnaître que ceux-là sont aussi des «diables». Ils ne voient à leur place que «le peuple», des démocrates, des avocats, des universitaires éduqués et des femmes mesurées…»

La vérité, «c’est que nous ne savons pas ce qui est en train de se passer», résumait pour sa part le vétéran Henry Kissinger. L’ancien artisan de la diplomatie américaine ne va pas jusqu’à partager le dramatisme ambiant face à l’avenir de l’Egypte, mais il se veut «sans illusions».

Il prévoit plutôt un possible retour au temps de Nasser, qui mettrait à mal les relations de l’Egypte avec Israël ainsi que la collaboration en matière de lutte contre le terrorisme.