L’Asie a-t-elle encore besoin des Etats-Unis? Alors que son pays est aux prises avec les conséquences d’une récession qui l’a mis à genoux mais dont le géant chinois a profité pour avancer encore ses pions, Barack Obama va consacrer une semaine à répéter un message: «Nous sommes en Asie pour y rester», comme le résumait récemment Jeffrey Bader, directeur pour les Affaires asiatiques au Conseil national de sécurité. Autrement dit: l’Amérique veut jouer un rôle de protagoniste dans le grand jeu global. Même si son centre de gravité donne tous les signes de s’être déplacé sur le continent asiatique.

Position de faiblesse

A peine arrivé au pouvoir, en septembre, le nouveau premier ministre japonais Yukio Hatoyama évoquait notamment son désir de créer un marché commun incluant ses voisins chinois et sud-coréen. Face à la montée en puissance de la Chine, les Etats-Unis, partenaire essentiel du Japon depuis des décennies, ne semblent plus faire le poids. «Cette région est en pleine quête d’identité, explique Evan Feigenbaum, ancien secrétaire d’Etat adjoint pour l’Asie du Sud et maintenant chercheur au Council on Foreign Relations de Washington. Cela pose de très intéressantes questions pour l’administration Obama, tandis que son pays est aujourd’hui en position de faiblesse. Il n’y a, pour les Etats-Unis, qu’une seule attitude à avoir, tranche-t-il: faire preuve d’un vigoureux engagement vis-à-vis de l’Asie.»

Pour sa première visite officielle sur ce continent, qui débute ce jeudi et qui l’amènera à Tokyo, Pékin, Shanghai et Séoul ainsi qu’à Singapour où il assistera à un sommet de l’APEC (Forum de coopération économique Asie-Pacifique), Barack Obama va certes s’occuper de dossiers politiques: les menaces nucléaires nord-coréennes et la soudaine montée de tension entre Pyongyang et Séoul, la Birmanie, mais aussi l’Iran et l’Afghanistan. Ce sont toutefois les questions financières et économiques qui seront centrales. Elles l’ont d’ailleurs toujours été, comme le rappelle encore Evan Feigenbaum, en soulignant par exemple combien, au XIXe siècle, le développement économique a été poussé dans le Massachusetts par l’établissement de relations maritimes avec l’Asie, et surtout avec la Chine.

Le concept de Chimerica

Loin de se limiter aux traversées des océans, les relations entre ces deux géants ont atteint ces dernières années une telle intensité que certains les voient désormais comme un couple indissociable. Les rumeurs sur l’établissement d’un G2, sorte de concentré du G20 qui ne réunirait que la Chine et les Etats-Unis, ont presque fait croire un moment à une perspective de partage de la planète entre les deux superpuissances.

Le professeur d’histoire de Harvard Niall Ferguson a donné un nom à cette entité à deux têtes: Chimerica, un ensemble qui représente pour lui «le moteur réel de l’économie mondiale». Ce couple est d’une puissance fabuleuse: malgré la crise économique, leurs échanges se sont montés à 450 milliards de dollars l’année dernière (le montant a triplé en six ans). Le mariage, insiste Ferguson, a compté pour 40% de la croissance mondiale entre 1998 et 2007. Mais surtout, les deux têtes de la chimère sont parfaitement complémentaires: à la Chine la fabrication et l’exportation, aux Etats-Unis l’importation et la consommation. Tandis que la première épargne, les seconds dépensent.

Pourtant, l’inventeur de la Chimerica est aussi le premier à prédire sa chute inévitable. Hautement endettés, les Américains ne peuvent plus consommer. Et les Chinois, qui détiennent déjà plus de 800 milliards de dollars en bons du Trésor américains, pourront difficilement suivre le rythme tandis que les politiques de Barack Obama creusent encore le déficit américain.

Les premières failles commenceraient à apparaître dans cette Chimerica qu’un autre auteur américain, Zachary Karabell, appelle pour sa part la «superfusion» économique. La valeur du dollar dégringole. Et les petites déclarations chinoises savamment distillées sur la fin du dollar comme monnaie de référence ont encore aggravé le processus, même si la Chine elle-même, tributaire de cette possession colossale de monnaie américaine, risque aussi d’en subir les ­effets. Pour Niall Ferguson, la stratégie de la Chine consistera, à terme, à se défaire de ce mariage qui ne l’arrange plus et à chercher à se transformer en «empire» comptant sur ses seules forces, aussi bien économiques que militaires.

Menaces protectionnistes

Un processus au très long cours, qui ne sert que d’épouvantail lointain à Barack Obama et son équipe? Sans doute. Mais, du côté américain, cette «superfusion» pourrait aussi connaître quelques ratés plus immédiats: alors que le taux de chômage a dépassé les 10%, et que l’année prochaine sera électorale aux Etats-Unis, les réflexes protectionnistes menacent. «Le problème, notait dans la presse ­Michael Green, ancien conseiller de l’administration Bush, c’est qu’Obama se rend en Asie sans avoir rien à mettre sur la table.»