La charrette est grosse mais elle a pris son temps. Cinquante diplomates russes devront avoir quitté Washington et New York avant le 1er juillet, mais il a fallu plus d'un moins à l'administration Bush pour prendre cette décision, bien sûre liée à l'arrestation de Robert Hanssen, l'agent double du FBI qui a abreuvé Moscou d'informations ultrasensibles pendant 15 ans. Ce message si mûrement réfléchi est chargé de sens.

La CIA n'aime pas ces mesures de représailles massives. Ses agents en Russie sont moins nombreux que leurs homologues russes aux Etats-Unis, et la réplique de Vladimir Poutine, qui n'a pas tardé à venir sous la forme d'expulsions de «diplomates» américains, risque d'être proportionnellement plus lourde pour l'agence de Langley. Après l'arrestation d'Aldrich Ames, la précédente grosse taupe dans le

renseignement américain, Washington n'avait déclaré persona non grata qu'un seul Russe, le chef d'antenne supposé du FSB (successeur du KGB). Cette fois, les arguments de la CIA n'ont pas été entendus, et les cinquante expulsions qui vont intervenir ont valeur d'affirmation politique: elles esquissent une attitude nouvelle vis-à-vis de la Russie et du monde.

Les poids lourds du cabinet de George Bush (Dick Cheney, Colin Powell, Condoleezza Rice) jouent tous un rôle dans la définition de cette politique. Mais c'est les voix de Donald Rumsfeld, le patron du Pentagone, et de son adjoint Paul Wolfowitz qui se font le plus fortement entendre. A deux reprises dans les semaines récentes, le premier a tenu le langage le plus rude à l'égard de la Russie. Il l'accuse, parce que Moscou promet des armes à l'Iran, à la Chine, discute avec l'Irak et la Corée du Nord, d'être désormais un «proliférateur actif» qui ne se gène pas pour nouer affaires avec les «Etats voyous». Le second a enfoncé le clou en reprochant aux Russes de vendre n'importe quoi à n'importe qui pourvu que ça remplisse leurs caisses. Cela lui rappelle Lénine, riant des capitalistes prêts à vendre la corde avec laquelle ils allaient être pendus…

Ces rudes propos, répétés sans précaution, n'annoncent pas, comme on le dit mécaniquement, un retour à la guerre froide: le monde a trop changé. L'administration républicaine considère que la Russie, à laquelle Bill Clinton avait consenti trop de cadeaux et de concessions pour l'amadouer, est désormais une puissance de second ordre, plus proche de l'Afrique sub-saharienne que de l'Europe, dit-on même dans les couloirs du Conseil national de sécurité. Il n'y a donc pas de raison de la craindre et d'être trop prudent avec elle. Au contraire. Car la Russie demeure une puissance dans le domaine le plus dangereux: le nucléaire. «Ils ne sont pas nos ennemis, dit George Bush, mais ils peuvent nous menacer s'ils le veulent.»

Le Pentagone tire de ce constat des conséquences très pratiques. Les projets d'extension de l'OTAN vers l'Est sont maintenus, et surtout le système de défense antimissile (NMD) sera développé sur une plus grande échelle que ne le disaient les premières études. Les Russes, comme les Chinois, considéreront de plus en plus que le système (ou les systèmes) défensif est aussi dirigé contre eux, et ils n'auront pas vraiment tort de le penser.

Cette nouvelle attitude à l'égard de Moscou, hautaine et dissuasive, s'observe aussi dans le comportement de George Bush à l'égard de Vladimir Poutine: il ne lui a pas parlé depuis janvier, et il n'a pas de projet de le rencontrer dans un avenir proche, alors qu'il prépare des entretiens avec d'autres Etats d'Europe, la Chine, le Japon. Et le Département d'Etat s'apprête à recevoir Ilias Akhmadov, le représentant des rebelles tchétchènes. Ce n'est pas la première fois, mais Washington annonce que ce ne sera pas la dernière. Les Etats-Unis ne prennent plus de gants.