Les jeux étaient faits et le monde entier le savait. La déclaration n'en a pas moins frappé. Le président américain George W. Bush a annoncé jeudi à la télévision que son pays se retirait du traité antibalistique ABM, qui a réglé ces trente dernières années l'«équilibre de la terreur» entre Washington et Moscou, afin de permettre le libre développement de son projet très controversé de bouclier antimissile. «Je ne peux pas, a-t-il expliqué, et je ne permettrais pas que les Etats-Unis restent liés à un traité qui les empêche de se doter de défenses efficaces.»

Le traité ABM, signé le 26 mai 1972 à Moscou par Richard Nixon et Leonid Brejnev, limitait les moyens de défense des deux superpuissances de l'époque afin de les dissuader d'employer l'une contre l'autre l'arme nucléaire. L'une et l'autre avaient l'interdiction de se doter de plus de deux sites antibalistiques, dont un censé protéger la capitale, ce qui rendait impossible la protection générale du territoire. Ces deux installations, qui ne pouvaient en aucun cas être mobiles, devaient être séparées d'au moins 1300 km et comporter chacune un maximum de 100 missiles et de 100 lanceurs. En outre, le texte interdisait de tester ou de déployer ces systèmes antimissiles en mer, en l'air ou dans l'espace.

Le traité a été jugé assez équilibré pour survivre à vingt ans de guerre froide, avant d'être ratifié au cours des années 90 par tous les héritiers nucléaires de l'ancienne URSS, la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan. Mais les Etats-Unis ont commencé à le contester très tôt. Le président Ronald Reagan a été le premier à le remettre en cause en lançant son projet colossal de «Guerre des étoiles». Plus discrètement, Bill Clinton l'a menacé à son tour en encourageant le Pentagone à «étudier» la possibilité de déployer une centaine de missiles en Alaska pour arrêter des ogives adverses en pleine course. Un projet qu'a repris l'administration Bush, en le développant suffisamment (cinq essais ont eu lieu depuis 1999) pour se voir maintenant contraint de dénoncer le traité ABM.

La Maison-Blanche justifie sa stratégie en expliquant que l'équilibre de la terreur est dépassé, puisque «la guerre froide est finie». Désormais, assure-t-elle, les Etats-Unis doivent affronter la nouvelle menace de missiles lancés par des pays «incontrôlables» (tels l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord) ou par de simples groupes terroristes. Les attentats du 11 septembre n'ont fait que renforcer la conviction de George W. Bush et sa volonté de protéger son pays du risque nucléaire «par tous les moyens», y compris un geste unilatéral aux conséquences imprévisibles pour le reste du monde.

Washington a joué profil bas ces derniers jours, en cherchant à minimiser la portée de l'événement. «Nous n'envisageons pas cela comme source d'une crise importante», a déclaré un haut responsable du Département d'Etat. Plusieurs fonctionnaires américains ont en outre souligné que George W. Bush avait fait tout ce qui était en son pouvoir, lors de trois réunions au sommet avec son homologue russe Vladimir Poutine, pour parvenir à un accord qui aurait empêché un retrait unilatéral. Ils ont notamment rappelé que leur patron avait suggéré à Moscou des réductions importantes d'armes offensives, une proposition qui a débouché sur un accord de principe sur la diminution de deux tiers des têtes nucléaires des deux pays. Mais ces arguments n'ont guère convaincu.

La Russie, d'abord, est loin de partager la vision américaine. Le président Poutine a répété que le traité ABM restait à ses yeux la pierre angulaire de la stabilité stratégique et que sa dénonciation risquait de provoquer une nouvelle course aux armements. Les officiels ont néanmoins réagi ces deux derniers jours de manière modérée. Le premier ministre Mikhaïl Kassianov s'est contenté d'évoquer un «motif de contrariété», tandis que le chef d'état-major de l'armée, Anatoli Kvachnine, a estimé que cela «ne poserait pas de problème» à son pays sur le plan militaire mais qu'il n'était pas bon de «détruire» un traité sans avoir préparé un texte de remplacement. La Chine, ensuite, a confirmé jeudi son opposition à un système antimissile par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, Zhang Qiyue, qui a dit craindre «des répercussions négatives». Enfin, dans le camp des plus proches alliés des Etats-Unis, l'Allemagne a fait état de son mécontentement: son chancelier Gerhard Schröder a même annoncé lundi «quelques agitations» à ce sujet.