A la veille du triomphe d'Ariel Sharon, le New York Jewish Week, hebdomadaire modéré, publiait une pleine page d'annonces au titre explicite:«Sauvez Jérusalem maintenant.» Vous ne pouvez pas voter pour élire le premier ministre d'Israël, disait en substance le texte, mais vous pouvez voter pour que la ville sainte demeure unie. Il suffisait de découper un bulletin et de l'envoyer par la poste à l'adresse indiquée.

On ne pouvait pas imaginer meilleure illustration du retournement que représente l'arrivée au pouvoir, presque simultanée, du faucon du Likoud en Israël, et d'un républicain conservateur à Washington, dont l'état-major est davantage intéressé par la défense des intérêts américains prioritaires, au Proche-Orient comme ailleurs, que par la solution d'un problème régional ponctuel, aussi aigu et lancinant soit-il. Il y a huit mois, Ehud Barak et Bill Clinton posaient sur la table de Camp David, devant un Yasser Arafat revêche, une proposition de règlement global comportant un partage de souveraineté à Jérusalem. Ce rêve s'est envolé pour longtemps. Reviennent au premier plan les questions de sécurité et de dissuasion: ce sont les termes mêmes qu'utilise l'ancien premier ministre Benjamin Netanyahou dans un commentaire immédiatement rédigé pour le New York Times; sous couvert de féliciter son heureux rival au sein de la droite, il se pose déjà en successeur, en cas d'échec de Sharon, pour former un gouvernement stable. C'est un tournant difficile et dangereux, et les Américains juifs le savent bien. Dans un réflexe naturel, quelle que soit leur orientation politique, ils serrent les rangs derrière le nouveau chef du gouvernement, refusant de ne voir en lui qu'un homme de guerre, ou lui laissant en tout cas le bénéfice du doute. Plusieurs responsables de la communauté, comme Noach Dear, un élu de Brooklyn, avancent qu'Ariel Sharon surprendra tout le monde. Il ne tolérera plus la violence. Mais il jouera peut-être le même rôle que Nixon en allant en Chine. Sharon m'a dit lui-même qu'il veut la paix pour un Etat d'Israël fort et sûr». Et puis, disent d'autres voix, si un raz de marée a porté l'ancien général au pouvoir, la faute en revient à Yasser Arafat»: Le peuple d'Israël, affirme ainsi Malcolm Hoenlein, directeur de la conférence des principales organisations juives, a exprimé sa frustration à l'égard de l'autorité palestinienne, car les événements des dernières semaines ont ébranlé les fondements de la paix.»

Les négociations sont elles-mêmes en grand danger, note avec inquiétude Henry Siegman, du Council on Foreign Relations. Car il sera impossible à un Palestinien, quel qu'il soit, de reprendre des discussions avec le gouvernement israélien sur des bases qui seront en retrait par rapport aux propositions qu'avançait Ehud Barak. La difficulté est encore aggravée par l'image de Sharon dans le monde arabe: c'est l'homme du massacre de Sabra et Chatila, du refus de restituer les territoires, le provocateur de l'Esplanade des mosquées.

Mais ces négociations, plus mal en point que jamais, ne sont plus un souci majeur de l'administration américaine. George Bush s'est entouré d'hommes qui ont du Proche-Orient une expérience proche des soucis sécuritaires du nouveau premier ministre israélien. Dick Cheney, Colin Powell ou Donald Rumsfeld (le patron du Pentagone) continueront en apparence de prôner l'apaisement, mais leur vision cynique de la région est plus crûment exprimée par les journaux proches du conservatisme républicain (il suffit de lire le Wall Street Journal). La leçon infligée à Saddam Hussein à l'occasion de la guerre du Golfe, pensent ceux qui l'ont conduite et sont de retour à Washington, avait crée un Proche-Orient plus stable, où la puissance américaine était sans rivale, et où le flux pétrolier était assuré. Bill Clinton a utilisé cet héritage de manière désastreuse pour tenter, entre Israéliens et Palestiniens, une mission impossible. Résultat: le trouble est de nouveau dans la région, les régimes arabes amis sont dans une position inconfortable ou menacée; ils se mettent en outre à contester l'embargo contre l'ennemi irakien. Cette gabegie, a trop duré. Les hommes de Bush vont s'employer à rassurer les autocrates locaux et à resserrer les boulons du contrôle américain sur la région, où Colin Powell sera sans doute dès la fin du mois. Ariel Sharon est tout prêt à apporter la pierre israélienne à cette construction stratégique, liant mieux le sort de l'Etat hébreu au camp le plus fort. Les colombes peuvent s'envoler…