Outre-Atlantique, on les appelle les «intellectuels publics»: à la fois professeurs, conférenciers et essayistes. Leurs opinions jouent un rôle parfois déterminant pour la conduite de la politique étrangère. Mais Charles Kupchan n'est pas un «intellectuel public» comme les autres. Aux antipodes des chantres de la puissance américaine, cet ancien du Conseil national de sécurité, aujourd'hui membre de l'influent Council on Foreign Relations, prédit dans un livre* provocant la fin de l'hégémonie des Etats-Unis et la transition vers un monde multipolaire où l'Europe jouera un rôle majeur. Ce penseur iconoclaste était mardi l'invité du Centre de politique de sécurité à Genève.

Le Temps: Bien des analystes attendaient une réconciliation entre l'Europe et les Etats-Unis après la guerre en Irak. Or, les récents échanges acrimonieux montrent qu'elle ne s'est pas produite. Pourquoi?

Charles Kupchan: L'Irak a révélé un fossé qui est en fait beaucoup plus profond. J'ai commencé à écrire mon livre avant même l'élection de George Bush en 2000. Dans la première moitié des années 90, lorsque j'étais encore au Conseil national de sécurité, j'avais perçu le souci, en Europe, de ne pas rester dans une position constante d'infériorité. La dynamique de l'histoire veut que le statu quo soit instable: à un certain point, ceux qui doivent s'incliner ne veulent plus le faire. Le besoin de reconnaissance est inscrit dans la nature humaine. Contrairement à Robert Kagan (théoricien néoconservateur de la force américaine et de la faiblesse européenne, ndlr), je ne pense pas que l'Europe ait abandonné ses ambitions géopolitiques.

– Il y a un débat pour savoir qui est la principale victime du schisme qui a accompagné la guerre en Irak: l'OTAN ou la politique européenne de défense. Quelle est votre position?

– L'administration Bush veut faire de l'OTAN une force antiterroriste, mais je pense que ses jours sont comptés. Ce n'est plus le centre de la politique étrangère américaine: dans la guerre contre le terrorisme, elle est remplacée par des coalitions ad hoc. Son élargissement à l'Est a été à peine remarqué à Washington. La politique européenne de défense est la seule option qui reste aux pays européens.

– Condoleezza Rice a accusé les tenants d'un système multipolaire – comme la France – de conduire le monde à de nouvelles rivalités. Sont-elles inévitables, notamment entre l'Europe et les Etats-Unis?

– Je serais favorable à un monde unipolaire s'il pouvait être durable, car c'est un système plus stable, mais ce n'est pas possible – surtout dans un monde où les Etats-Unis ne sont plus considérés comme un pouvoir bienveillant. Le problème est de savoir comment va s'opérer la transition. La relation transatlantique est en train de se défaire. Il faut admettre que l'alliance est finie et se séparer amicalement. Ne pas le faire est le meilleur moyen de transformer cette séparation en un mauvais divorce. Une politique qui vise à maintenir la prééminence des Etats-Unis en Europe augmente le risque de nouvelles rivalités. Au contraire, les Etats-Unis devraient créer un ensemble de nouvelles structures basé sur la relation avec l'Union européenne et donner moins d'importance aux relations bilatérales avec les Etats d'Europe. Je suis favorable à un retour au système de concert où les grandes puissances – Etats-Unis, puis Europe et Chine – s'entendraient sur la gestion des crises.

– Quel est le degré de conscience, à Washington, envers ce problème de la transition vers un monde multipolaire?

– Moins que zéro. La politique américaine est dominée par des idéologues qui pensent que les Etats-Unis seront toujours les plus forts. Il n'y a aucun sens de l'effort collectif qui est nécessaire pour gérer la transition vers un monde différent. Ils pensent que je suis fou. Mais je crois que nous devons nous concentrer sur ce problème, sinon ce sera un désastre.

* The End of the American Era, New York, Knopf, 2002, 336 p.