Tibor Toth, le diplomate hongrois qui dirige à Genève la conférence sur l'interdiction des armes biologiques, a dû tomber de son siège en lisant mardi le New York Times. Les négociations autour d'un protocole d'application et de vérification du traité signé en 1972 se sont terminées le 17 août sur une impasse, en raison du rejet par l'administration Bush de ce texte enfin rédigé après six ans de discussions. Les Etats-Unis estimaient insuffisants les contrôles prévus pour empêcher des violations du traité. Or trois semaines après cet échec, le grand quotidien de la côte Est révèle que le Pentagone et la CIA, depuis des années, conduisent des recherches secrètes sur les armes biologiques. L'une des raisons du rejet du protocole genevois, admise officieusement à Washington, c'est que les responsables de ces expérimentations ne voulaient pas voir débarquer des inspecteurs dans les laboratoires et les centres où ont lieu ces travaux, si confidentiels que la Maison Blanche n'en était que partiellement informée.

Lorsqu'un nouveau round de négociations commencera à Genève le 19 novembre, les Etats-Unis auront de la peine à expliquer leur double jeu, même si leurs motivations – dans la version officielle – n'ont pas été diaboliques.

Par une décision prise en 1969 sous Richard Nixon, les Etats-Unis avaient renoncé unilatéralement aux armes biologiques et avaient entrepris, assure Washington, de détruire leurs stocks. Avec son aide, le traité d'interdiction générale avait été signé trois ans plus tard. Texte symbolique et creux sans un protocole de contrôle. La suite l'a montré. Bon nombre de signataires (l'URSS - la Russie l'a ensuite admis –, l'Irak, la Libye et sans doute beaucoup d'autres) ont violé le traité dont l'encre était à peine sèche en développant de nouveaux germes, de nouvelles bactéries, et de nouveaux microbes à des fins militaires. Les Etats-Unis ont alors considéré que les armes biologiques, faciles à produire, à disséminer et d'emploi vicieux, étaient une des principales menaces contre eux, qu'elle vienne d'un Etat ou d'un groupe terroriste. Ils ont mobilisé la CIA, sans grands succès, puis ils ont décidé de passer aux travaux pratiques sur leur territoire. Objectif officiel: faire ce que font les autres, pour évaluer le danger des germes et les conditions de leur production.

Les enquêteurs du New York Times, qui ont collaboré avec la chaîne de TV ABC, viennent donc de révéler trois de ces entreprises secrètes.

1. En 1997, la CIA a lancé le programme Clear Vision, dont l'objectif était de tester une bombe biologique comparable à une arme qu'auraient développée les Russes. Deux essais ont eu lieu, en collaboration avec l'Institut Battelle – bien connu à Genève – dans ses laboratoires de West Jefferson, dans l'Ohio. La CIA dit que seuls des éléments de l'engin ont été testés, mais pas une bombe en tant que telle.

2. Le second programme est développé par le Pentagone, avec Battelle aussi, et il consiste à produire par génie génétique un microbe très résistant capable de répandre l'anthrax, l'épidémie favorite des stratèges biologiques. Pour en faire une arme de guerre? Pas du tout, disent les militaires: il s'agit de répéter ce que les Russes – encore eux! – ont réussi dès 1995, et contre lequel le vaccin actuellement distribué aux troupes américaines est probablement inefficace.

3. La troisième recherche (nom de code: Bachus) est menée dans le désert du Nevada, sur un site d'essais nucléaires désaffecté. Un centre de production d'armes biologiques a été aménagé dans un ancien foyer récréatif des soldats de garde par la Defence Threat Reduction Agency, dépendant du Pentagone. La DTRA a conduit sur place deux journalistes, pour prouver sa bonne foi. Le centre, disent les militaires, existe pour comprendre dans quelles conditions, mêmes rudimentaires, peuvent être produits des microbes et des bactéries, à quoi ressemble une telle unité, comment on peut la repérer…

Tout le discours du Pentagone et de la CIA, on le voit, consiste à dire que ces recherches secrètes n'ont que des buts de prévention, de protection et de défense. Car le traité de 1972 (sans son protocole d'application bien sûr), qui bannit totalement le développement et l'acquisition d'armes biologiques, autorise certaines recherches si elles ont pour but de produire des vaccins et de développer des mesures de protection de la population. Quand les programmes secrets ont été lancés, sous la présidence de Bill Clinton qui n'a pas tout su, un débat s'est engagé entre les juristes de l'administration pour déterminer si ce qui allait être entrepris violait ou non le traité. Ceux du Pentagone et de la CIA n'ont pas vu où pouvait être le problème. Ceux du Département d'Etat étaient plus réticents. Mais finalement, l'administration a conclu, en douce, qu'elle était dans son droit…

Maintenant que les recherches secrètes sont – dans les grandes lignes – publiées, des voix s'élèvent pour contester les interprétations des juristes militaires. James F. Leonard, qui fut l'un des négociateurs de Genève, considère que le secret même bafoue le traité. Même si les Etats-Unis n'ont pas violé le texte de 1972, ils devaient rendre public ce qu'ils entreprenaient. Mary Elisabeth Hoinkes, qui était jusqu'en 1999 conseillère à l'Agence américaine du désarmement, n'est pas si mesurée. Pour elle, l'interprétation du traité par le Pentagone est une «grossière déformation». Comment peut-on croire, ajoute-t-elle dans le New York Times de mercredi, «ces gens qui fabriquent une bombe et qui disent: je ne fais cela qu'à des fins défensives, je n'ai pas l'intention de le faire pour de vrai, parce que mon cœur est pur…»