«Les marchandages avec le diable finissent toujours mal.» Le commentaire d’un éditorialiste du Washington Post, Eugene Robinson, qui reprend un proverbe populaire dans le monde arabe, résume bien l’état d’esprit qui règne ces jours à Washington. Trente ans de soutien quasi inconditionnel à un despote rejeté aujourd’hui en Égypte comme un corps étranger, au nom du droit à la démocratie, cet idéal américain: le réveil est brutal.

La Maison-Blanche semble avoir suroccupé Barack Obama, le faisant courir ces jours d’un endroit à l’autre. Manière sans doute d’éviter une répétition de la longue attente face à la révolution islamique en Iran, et de l’impuissance affichée par le président de l’époque, Jimmy Carter, tournant en ovale dans son bureau. Mais personne n’est dupe: la révolution de la place Tahrir a placé les Etats-Unis entre le marteau et l’enclume. Washington, aujourd’hui, est toute occupée par cette question.

Hier, Barack Obama s’est surtout employé à garantir le fait que les Etats-Unis n’entendaient pas intervenir dans un processus qui dépend exclusivement des Égyptiens. Mais derrière les rideaux, l’administration Obama aurait en réalité commencé de discuter avec les responsables égyptiens, une «proposition» demandant le départ immédiat du président Hosni Moubarak et la création d’un gouvernement de transition dirigé par le vice-président tout juste nommé Omar Suleiman.

Les Américains le savent: le «numéro deux» du régime est, lui aussi, impopulaire auprès de la population égyptienne. Mais il a la confiance de l’armée, ce pilier sur lequel Washington veut voir fondée une solution. Et son gouvernement inclurait les principaux secteurs de l’opposition, y compris les Frères musulmans.

Ce plan, dévoilé notamment par le New York Times mais aussitôt rejeté publiquement par les Égyptiens, semble fixer le chemin que les Etats-Unis aimeraient voir prendre l’Égypte. Le modèle serait la Turquie. Des élections démocratiques seraient organisées, et l’armée jouerait un rôle central en veillant au respect de la Constitution et la «stabilité» du pays.

Le simple fait que ce projet américain ait été publiquement dévoilé ne fait en réalité que le compliquer. Le calcul: Omar Suleiman, ou n’importe qui d’autre dans la même position, serait immanquablement rejeté par de vastes secteurs de la population égyptienne qui verraient en lui une «marionnette» américaine. Pourtant, l’insistance montrée par le président Obama à souligner que les Etats-Unis n’interviendraient pas dans les affaires intérieures égyptiennes, faisait penser à beaucoup d’analystes qu’en réalité le «deal» est d’ores et déjà conclu.

De fait, le président américain a clairement laissé entendre que les Etats-Unis n’étaient pas étrangers au calme relatif qui a régné au Caire vendredi, en contraste avec les violences de la veille. Ces violences sont «inacceptables», a ainsi estimé Barack Obama, en rappelant «la responsabilité de protéger» les citoyens qui incombe aux autorités égyptiennes.

Même si le président américain refuse toujours de mettre une date au départ de Moubarak, le ton s’est fait encore plus pressant hier pour une transition «immédiate». Le temps presse pour les Américains aussi: ils risquent de finir de se mettre à dos la population égyptienne tout autant en semblant intervenir trop activement qu’en n’intervenant pas. Dans la foule de la place Tahrir, les manifestants ont encore dans leurs poches les grandes lacrymogènes lancées par les forces de l’ordre, sur lesquelles figure cette inscription: «Made in USA.»