Une enveloppe de deux millions de dollars attend à Washington celui ou celle qui pourra fournir d'utiles informations sur les auteurs des deux attentats de Nairobi et de Dar es Salaam. C'est Madeleine Albright, secrétaire d'Etat, qui l'a annoncé lundi après-midi. En précisant que «la lâcheté sera poursuivie sans répit». Mais une question se pose: les Etats-Unis pouvaient-ils faire l'économie de cette très hypothétique récompense et d'abord de cet horrible carnage? Certains observateurs, ici, ne sont pas loin de le penser en soulignant qu'à quelques mois près, l'ambassade de Nairobi – la seule à compter des victimes américaines – aurait pu être enchassée dans un périmètre pratiquement inexpugnable. A cinq mois près… En janvier prochain, en effet, devaient commencer trois millions de dollars de travaux d'aménagement – en particulier la construction de hauts murs d'enceinte – afin de rendre quasiment impossible toute action terroriste d'envergure. Les poseurs de bombes furent plus rapides que Washington.

En ouvrant de gigantesques cratères, les deux bombes ont également ouvert un âpre débat. Comment expliquer que la seule puissance mondiale, transformée, qu'elle le veuille ou non, en «gendarme du monde», ne se soit pas lancée dans un programme visant à protéger efficacement ses représentations à l'étranger? La réponse conjugue plusieurs éléments et prend sa source à Beyrouth. En octobre 1983, on extirpe 241 corps de la caserne des Marines qui a volé en éclats. Et en septembre de l'année suivante, c'est à l'ambassade américaine que l'on relève une vingtaine de victimes. Deux explosions qui, au pays du Cèdre, sonnent comme des avertissements. A Washington, on sent passer le souffle et dans l'inquiétude générale un amiral à la retraite, Bobby Inman, s'empare de ce nouveau dossier. L'objectif qui lui est assigné consiste à dessiner les structures d'une forteresse diplomatique idéale. On plonge donc dans une guerre de position – éminemment terrestre – avec, comme tacticien en chef, un spécialiste de l'univers océanique. Peu importe…

Inman se met au travail. Il décortique tous les coups durs déjà essuyés dans ce domaine par son pays et en conclut que la sécurité maximum d'une ambassade dépend de trois éléments: isolement des bâtiments par une zone tampon large au moins de trente mètres; séparation rigoureuse de la section ouverte au public et des bureaux administratifs; enfin, érection d'une ceinture bétonnée haute de 2,70 mètres. L'ex-amiral fixe le coût global de l'opération: 3,5 milliards de dollars. Les Etats-Unis ne sont-ils pas représentés dans près de 180 pays? La Maison Blanche (c'est-à-dire Reagan) et le Congrès (contrôlé par les démocrates) tombent d'accord pour trouver la somme exorbitante. Les mesures anti-terroristes ressemblent aux primes d'assurance: elle ne paraissent chères qu'avant le drame. On laisse donc moisir le ruineux projet pour ne restructurer que l'ambassade au Koweït, particulièrement exposée. Celles de Nairobi et de Dar es Salaam attendront car, la CIA le confirme, ce ne sont pas des cibles prioritaires.

Encore et toujours la CIA! A chaque fois que l'aigle américain se brûle les ailes quelque part dans le monde, on interroge un autre animal: la pieuvre du renseignement et ses innombrables tentacules protectrices. Il est évident que cette fois-ci, la CIA n'a pas vu venir le coup. Doit-on l'en blamer? 180 ambassades dans le «rouge» et près de 2000 terroristes dans les fichiers. C'est l'un des plus terribles défis de l'après-guerre froide.

Les poseurs de bombes ont le choix de l'objectif et toujours quelques longueurs d'avance. Il faut agir avant. Justement, la CIA l'a fait! Et le claironne. Elle avait déjoué deux attaques et trois projets d'attaques contre des ambassades américaines, a-t-on appris dans les retombees du double drame africain. C'était l'année dernière. Aucun détail. Secret absolu – lutte souterraine oblige. Mais enfin, la CIA a pu, en quelque sorte, contre-attaquer. Et se défendre. A un moment particulièrement difficile pour elle.

L'ours soviétique a disparu mais il a été remplacé par une meute de hyènes. L'image est d'un ancien agent. Elle peint bien le type de menaces auxquelles la centrale doit maintenant faire face: la prolifération nucléaire, l'espionnage industriel et, bien sûr, le terrorisme. Ce dernier défi présente de subtils et déconcertants détours. Doit-on miser sur l'analyse humaine ou sur les ressources technologiques? Peut-on prendre le risque d'une intrusion adverse dans les circuits? A l'évidence, il est finalement plus difficile de sonder une conscience qu'un ordinateur.