Le Temps: Kofi Annan vient de dire qu'une action militaire contre l'Irak sans résolution constituerait une violation des principes des Nations unies. Si cela a lieu, comment évaluez-vous les dommages que subira l'ONU elle-même?

Jenö Staehelin: Le secrétaire général est l'interprète au plus haut niveau de la Charte, et il pèse ses mots. Naturellement, d'autres continueront à soutenir qu'une action militaire peut être déclenchée sous l'autorité de la résolution 1441 du 8 novembre dernier. Mais je crois qu'une décision d'agir par les armes sans autorisation explicite du Conseil de sécurité aurait non seulement des conséquences pour l'ONU, mais également pour les Etats-Unis eux-mêmes sur la manière dont ils sont perçus dans le monde. Jusqu'alors, l'Amérique était regardée comme une puissance qui inscrivait son action dans le cadre des principes des Nations unies. Voir ce grand pays y renoncer – même s'il avance des raisons de sécurité nationale – aura de grandes répercussions partout dans le monde.

Quant à l'ONU elle-même, cette situation nouvelle, bien sûr, posera des problèmes dans la réalisation de ses tâches. Mais son autorité morale n'en souffrira pas. La communauté des nations a clairement exprimé ses vues sur ce conflit. Sans écarter totalement le recours à la force, la plupart des Etats ont souligné la nécessité de recourir auparavant à tous les moyens pacifiques. Ces moyens ne sont pas épuisés.

– Mais que pourra faire l'ONU si la guerre est déclenchée?

– Il ne s'agit pas seulement de gagner la guerre – les Etats-Unis en ont les moyens –, il faudra aussi gagner la paix. J'entends dire par certains responsables américains, même parmi les plus belliqueux, que quand il s'agira de reconstruction, ils se tourneront vers l'ONU.

– Bombarder d'abord, puis demander à l'ONU de réparer… N'est-ce pas choquant?

– Il n'y a rien de choquant quand il s'agit d'assistance humanitaire. Pour répondre aux besoins urgents des populations, à la misère, il ne faut pas se poser de questions. Par contre, s'il s'agit de participer au rétablissement de certaines infrastructures, je pense que la disponibilité des contributeurs dépendra de la manière dont l'action militaire se sera déroulée.

– Croyez-vous possible que le Conseil de sécurité parvienne à se réunir sur un texte commun, compte tenu de la détermination des Etats-Unis de passer à l'action?

– Les Britanniques avancent de nouvelles idées, de nouveaux délais; pour avoir un sens, ces propositions doivent être raisonnables. Depuis le début de la crise, et jusqu'à présent, il y a eu un énorme hiatus entre la rhétorique et l'action américaines. Les Etats-Unis ont d'abord dit qu'ils pouvaient se passer de l'ONU, puis ils ont tout mis en œuvre pour qu'une résolution soit adoptée à l'unanimité. Ils ont dit ensuite qu'ils ne voulaient pas d'autre résolution, et pourtant ils négocient frénétiquement pour en imposer une. Ils ne voulaient plus de délai, puis ils ont montré plus de flexibilité. Quelqu'un a dit qu'il fallait croire aux miracles pour être réaliste…