Armement

Les Etats-Unis et la Russie sortent du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire

La Maison-Blanche accuse le Kremlin de violer l’accord signé en 1987 entre les deux puissances afin de réduire les risques d’un affrontement de grande ampleur. Washington s’est désengagé du traité samedi, aussitôt imité par Moscou

Les Etats-Unis sont sortis, samedi, du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. En réaction, le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé le même jour que son pays suspendait également sa participation à cet accord.

L’administration Trump, soutenue par ses alliés de l’OTAN, avait confirmé cette décision lors d’une réunion ministérielle de l’Alliance atlantique à Bruxelles, en décembre 2018. D’ultimes négociations entre les diplomates américains et russes, menées à Genève puis à Pékin, n’ont permis aucun progrès, et, jeudi 31 janvier, Andrea Thompson, sous-secrétaire d’Etat au contrôle des armements, a confirmé la décision de Washington.

Lire sur ce sujet: Le ton monte encore entre Washington et Moscou sur le contrôle des armes nucléaires 

Les Etats-Unis accusent la Russie de violer les dispositions d’un texte bilatéral visant à l’élimination de tous les missiles de croisière et missiles balistiques lancés depuis le sol et ayant une portée se situant entre 500 et 5500 km. Or, selon le Pentagone et l’OTAN, Moscou possède dans son arsenal le missile Novator 9M729 (ou SSC-8), qui serait en mesure de frapper des villes européennes. Moscou conteste, affirmant – sans en apporter la preuve – que la portée de cet armement est limitée à 480 km.

Une clause de retrait de six mois

En se libérant des clauses du traité, le 2 février, les Etats-Unis se donnent en principe les moyens de produire à leur tour un nouveau missile. Le traité prévoit cependant une clause de retrait de six mois avant l’entrée en vigueur de la décision: l’espoir des alliés européens au sein de l’OTAN est donc que, durant ce laps de temps, des négociations puissent reprendre. Le conseil OTAN-Russie, au sein duquel les discussions sont aussi restées vaines jusqu’ici, pourrait se réunir à nouveau dans les prochaines semaines. Andrea Thompson, de son côté, n’a pas rejeté l’hypothèse d’une reprise des négociations.

La Russie n’a pas encore fait savoir si elle y participerait. «Mike Pompeo [le secrétaire d’Etat américain] n’a fait qu’exprimer ce qui avait été décidé depuis longtemps, avant même la présentation de l’ultimatum à la Russie, et aucune action de Moscou ne pouvait rien y faire», a déclaré Konstantin Kosatchev, président de la Commission des affaires internationales au Conseil de la Fédération de Russie, la Chambre haute du parlement.

Sans attendre la confirmation de Washington, Vladimir Poutine avait d’ailleurs réuni son conseil de sécurité nationale pour évoquer «en profondeur» la décision américaine «irresponsable» de se retirer du traité FNI. Il a annoncé samedi la décision de sortir à son tour du traité. «Nos partenaires américains ont annoncé qu’ils suspendaient leur participation à l’accord et nous la suspendons à notre tour» a affirmé Vladimir Poutine, cité par les agences de presse russes. Le président russe avait récemment menacé de développer de nouveaux missiles balistiques de portée intermédiaire dans l’hypothèse de ce retrait.

«Ceux qui n'ont pas de chance, ce sont les Européens»

«Nous étions prêts à un tel développement, ceux qui n’ont pas de chance, ce sont les Européens, qui doivent maintenant se préoccuper de cette déclaration», a souligné Vladimir Chamanov, président de la Commission de la défense à la Douma (Chambre basse), cité par l’agence Ria Novosti.

«Le 9M729 ne sera pas détruit, ce missile vole à 480 km [de distance], ce qui s’inscrit parfaitement dans les paramètres du traité», a assuré de son côté Franz Klinsevitch, vice-président de la commission de la défense et de la sécurité au Conseil de la Fédération de Russie, en réponse à la dernière porte de sortie suggérée par Mike Pompeo de détruire le missile incriminé dans les six mois à venir.

Pour la Russie, il ne fait aucun doute qu’en se libérant du traité de 1987, les Etats-Unis s’autorisent de nouveaux déploiements. «L’objectif est clair, affirme le sénateur Oleg Morozov. Les missiles en Europe doivent devenir un contrepoids à nos armes hypersoniques – sans compter le facteur chinois.»

William Burns, ancien ambassadeur américain à Moscou et président de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, a affirmé, lors du récent Forum économique mondial de Davos (Suisse), que 2019 pourrait être «l’année la plus décisive pour l’ordre nucléaire depuis la crise de Cuba». Selon le diplomate, la sortie du traité FNI couplée à l’annonce par Donald Trump du développement de nouvelles armes nucléaires, et les débats sur le probable abandon du traité New Start dans les prochains mois pourraient entraîner une déstabilisation complète des équilibres stratégiques.

La porte ouverte à d'autres attitudes «irresponsables»

New Start, signé en 2010, prévoyait une réduction des armes stratégiques américaines et russes; il vient à échéance en février 2021. En se libérant de leurs contraintes, Moscou et Washington pourraient inciter d’autres acteurs à développer des attitudes «irresponsables», insistait William Burns.

Kay Bailey Hutchison, ambassadrice américaine à l’OTAN, rejetait, elle, dans une récente tribune, toute la faute de l’abandon du FNI sur Moscou. «Les Américains aspirent depuis longtemps à ce que la Russie imite ce que fit M. Gorbatchev en 1987, quand il disait que le traité FNI offrait une grande opportunité d’emprunter la route permettant de s’écarter de la menace d’une catastrophe.» La diplomate ajoutait: «Cette opportunité n’est pas saisie par le président Vladimir Poutine et, dans ce contexte, nous et nos alliés devons agir pour dissuader une Russie dont l’agressivité et la fébrilité augmentent.»

La diplomatie américaine affirme, en outre, que Moscou ne se conforme pas à d’autres dispositions des textes sur le contrôle des armements, dont la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, le traité Ciel ouvert – censé assurer la transparence sur les vols de surveillance non armés – et le traité sur les forces armées conventionnelles en Europe. Signé à Paris en 1990, ce dernier fixait le niveau d’une série d’armements et d’équipements – hélicoptères, chars, avions, artillerie… – que la Russie et l’OTAN pouvaient déployer.

Une réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, les 13 et 14 février, marquera la solidarité des Européens avec Washington. Les alliés des Etats-Unis, qui redoutent toujours un éventuel désengagement américain de l’Alliance atlantique que déciderait Donald Trump, «peuvent, en fait, difficilement faire autrement», commente une source diplomatique. Leur inquiétude est toutefois palpable, et ils craignent, en réalité, d’être les otages d’une querelle qui implique un autre acteur: la Chine. Pékin développe des armements – tels que ceux interdits par le traité FNI – contre lesquels autant Washington que Moscou veulent réagir.

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