Tommy Franks, le général qui commande les troupes américaines dans le Golfe, fait une discrète tournée dans la région. Officiellement, c'est un voyage de Thanksgiving, pour soutenir le moral des soldats. Le général a quand même fait un saut en Arabie saoudite, pour des discussions avec ses dirigeants. Les sujets de conversation ne manquent pas entre les deux pays. Aux yeux des Américains, le problème se pose en gros en ces termes: «Sommes-nous amis ou ennemis? Et si vous êtes nos amis, pourquoi ne pas nous laisser l'usage, en cas de guerre contre l'Irak, de la base prince Sultan, d'où nous avons assuré votre défense en 1991?» Jusqu'à nouvel ordre, les Saoudiens ne veulent pas prêter la main à cette entreprise. Alors, la pression monte, et la presse de Riyad perçoit une machination dans les mises en cause quasi quotidiennes de la droiture et de la fidélité du royaume. Elle n'a sans doute pas tout à fait tort. Les «scoops» des grands journaux américains ne sortent pas en rafale par hasard.

Le plus spectaculaire est celui de Newsweek. L'hebdomadaire révèle que Khalif al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi, deux des terroristes du 11 septembre, avaient reçu quand ils préparaient les attentats des milliers de dollars émanant de chèques signés par la princesse Haifa al-Faisal, fille du roi Faisal et femme de l'ambassadeur à Washington, Bandar Ben Sultan. En fait, les largesses de la princesse (un don de 15 000 dollars en 1998, puis des chèques mensuels de 2000 dollars entre décembre 1999 et mai 2002) étaient destinées à un étudiant, Osama Bassnan, dont la femme devait suivre un traitement médical coûteux. Mais par l'intermédiaire d'un autre étudiant, Omar al-Bayoumi, une partie de l'argent est allée aux deux terroristes morts dans l'attentat contre le Pentagone. Al-Bayoumi avait accueilli et aidé les deux hommes d'Al-Qaida à leur arrivée en Californie, début 2000. Les étudiants ont été arrêtés, détenus plusieurs mois, puis expulsés. Le FBI, de toute évidence, ne les tenait pas pour des terroristes. Et à Washington, on veut croire que la princesse Haifa a été prise au piège de son bon coeur.

Cependant, cette affaire scabreuse s'ajoute à une montagne de soupçons américains. Non seulement 15 des 19 terroristes étaient Saoudiens, mais le financement d'Al-Qaida est venu le plus souvent du royaume, et en vient encore, affirme Washington, par le canal d'organisations caritatives. Depuis un an, les Etats-Unis ont demandé à Riyad sa collaboration pour couper ces flux, et la Maison-Blanche affirme que la réponse saoudienne a été positive. C'est la version officielle. En fait, les responsables américains sont furieux: ils pensent que la grande famille Saoud se moque d'eux; elle promet, mais rien ne vient. Des poursuites contre un cofondateur d'Al-Qaida, Wa'el Jalaidan, n'ont pas été entreprises. Des fonds qui devaient être gelés ne le sont plus. Des fondations qui devaient être interdites ont repris leurs activités. Pas assez de preuves, expliquent les Saoudiens.

Les Américains ont décidé de ne plus accepter cette passivité. Selon le Washington Post, l'administration Bush s'apprête à adresser un ultimatum au royaume: ou bien les Saoudiens agissent dans un délai de nonante jours, ou alors les Etats-Unis feront eux-mêmes le travail. Comment? Ils ne le disent pas. Tommy Franks était-il chargé de ce message? Le quotidien affirme en outre que l'administration, dans sa démarche, nomme neuf richissimes donateurs – sept Saoudiens, un Egyptien, un Pakistanais – qu'elle accusent d'être des financiers d'Al-Qaida. Les noms ne sont pas révélés, mais la liste pourrait bien comprendre Yassin Qadi, dont Sylvain Besson, dans Le Temps, a raconté l'histoire. Mardi, le Wall Street Journal, dans une longue enquête, charge encore le dossier du financier, qui nie tout en bloc. Selon le quotidien des affaires, les enquêteurs américains, dans trois affaires différentes mais liées (des investissements immobiliers étranges, et un autre dans la chimie), pensent avoir trouvé des canaux de financement qui conduisent de Yassin Qadi au Hamas palestinien et à Oussama Ben Laden.