Dans le pénitencier de Starke, en Floride, on l'appelle la «veuve noire». Comme la terrible araignée, Judy Buenoano, 54 ans, a tué. Et, comme elle, par empoisonnement. D'abord son mari, puis son fils paralysé. Dans les deux cas avec de l'arsenic pour toucher les primes d'assurance, plus de 200 000 dollars. C'était il y a longtemps, en 1971 et 1980. En 1983, nouvelle poussée meurtrière: la «veuve noire» tenta alors de supprimer son concubin dans une voiture piégée après l'avoir assuré sur la vie pour 500 000 dollars. Elle nie tout, en bloc. Durant toutes les années que Judy Buenoano passa derrière les barreaux, elle ne cessa de clamer son innocence. En vain. Tous ses appels furent rejetés: preuves accablantes. Judy Buenoano sera aujourd'hui la deuxième femme exécutée en Floride depuis la création de l'Etat. La première fut pendue en 1848 pour avoir aidé deux esclaves noirs à se débarrasser de leur «propriétaire».

Judy Buenoano va mourir seule. Pour elle, il n'y eut ni comité de défense, ni appel de clémence, ni orchestration non violente. Rien. Personne, à l'extérieur de l'univers judiciaire, n'esquissa le moindre mouvement pour l'extirper du couloir de la mort, pour lui laisser son existence de prisonnière. Tout le contraire de ce qui se passa pour Karla Tucker, une autre femme qui fut exécutée le 3 février dernier par injection au Texas. Une cause devenue célèbre, qui parvint à embraser le débat: a-t-on le droit d'ôter la vie à celles qui la donnent? Karla Tucker bénéficia d'une couverture médiatique exceptionnelle avec interviews et éditoriaux. Elle réussit à mobiliser tout ce que le pays compte de télévangélistes – Pat Robertson plaida pour elle sur ses nombreuses antennes –, de féministes et de consciences chrétiennes. Le pasteur noir Jesse Jackson afficha son émotion et invita à prier. Ce fut une explosion de militantisme en sa faveur. Jusqu'au pape qui réclama sa grâce. En comparaison, autour de Judy Buenoano, c'est le vide. Pourtant, Karla Tucker elle aussi avait tué deux fois. Et dans d'horribles circonstances. Alors? La réponse tient à la différence de personnages. La «veuve noire» campa dans un détachement cynique. Karla Tucker s'ouvrit à la rédemption: elle regretta sincèrement ses actes, retrouva la foi et se maria en prison.

Scott Wallace, actif au sein d'associations soutenant les droits des accusés, estime que le sexe d'une personne destinée à être exécutée a moins d'importance qu'on ne le croit généralement. «La véritable distinction entre les cas, note-t-il, se situe ailleurs: dans l'aura dont a su s'entourer le ou la condamné(e). Une femme blanche télégénique aura toujours plus de chance de sauver sa tête – c'est-à-dire bénéficier de la clémence du gouverneur – qu'une femme noire bourrue et rebelle. Karla Tucker n'a pu profiter de cette subtilité. Mais rien ne prouve que d'autres, un jour, n'y parviendront pas.»

Ces femmes sont aujourd'hui 45, âgées en moyenne de 42 ans, à attendre leur exécution. La plupart ont tué un mari, un amant, une rivale, leurs enfants ou leurs petits-enfants. Les statistiques montrent que 13% des meurtres sont commis par des Américaines, qui ne représentent pourtant que 2% des peines capitales. Depuis le début du siècle, les Etats-Unis ont procédé à 7700 exécutions, dont 40 seulement concernaient des femmes. Le destin de Karla Tucker et de Judy Buenoano annonce-t-il une série féminine? «Rien n'est moins sûr, affirme Victor Streib, professeur de droit à l'Université de l'Ohio. Seul un hasard a fait coïncider les deux dossiers.»