Silvio, combien de divisions? George Bush n'a peut-être par repris lundi l'interjection de Staline au pape, mais il a interrogé le premier ministre italien sur l'engagement militaire de Rome en Irak. Face à la guérilla qui ne faiblit pas, l'état-major américain cherche partout des soldats, et n'en trouve guère dans les rangs clairsemés de la coalition réunie par les Etats-Unis. L'Italie n'a envoyé à Bagdad que quelques éléments policiers, et quand un journaliste a demandé à Silvio Berlusconi, reçu pour deux jours au ranch de Crawford, s'il enverrait d'autres troupes, le premier ministre n'a pas répondu.

La même urgence dominera aujourd'hui la visite à Washington du ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gul. C'est un voyage de raccommodage, après la grande fâcherie provoquée, en février, par le refus d'Ankara d'autoriser le passage sur son territoire des troupes américaines qui voulaient entrer en Irak par le nord. Les Américains sont pressés de panser cette plaie. John Abizaid, le chef du Central Command, et le général James Jones, patron militaire de l'OTAN et des forces militaires américaines en Europe, étaient vendredi dernier à Ankara pour demander à l'armée turque d'envoyer un fort contingent en Irak (plus de 10 000 hommes, dit-on). Une partie de la brouille, avant guerre, était née du refus opposé par Washington à la revendication turque de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats dans le nord de l'Irak: cette perspective terrifiait les Kurdes, qui ne voulaient pas échanger une autonomie de dix ans contre une tutelle détestée. Le renfort que les Etats-Unis demandent maintenant à leur allié musulman de l'OTAN serait dépêché ailleurs en Irak.

Mais pour le Pentagone, dans cette situation qu'il n'avait guère prévue, le compte des troupes qu'il lui faut en Irak n'y est pas. Donald Rumsfeld assure que les promesses de 18 à 19 pays coalisés permettront de rassembler un renfort de 30 000 hommes, mais ce n'est guère crédible: tous les pays – à part la Grande-Bretagne – qui pourraient fournir un contingent important exigent une nouvelle résolution du Conseil de sécurité attribuant à l'ONU un rôle central en Irak. Washington est prêt à en discuter, mais pas à s'agenouiller.

Equation impossible

Le problème militaire reste entier, et la grogne monte dans les divisions auxquelles on avait promis qu'elles seraient de retour au pays en juin. Sur les 33 brigades de combats que compte l'Armée de terre, 16 sont en Irak, et presque autant sont immobilisées par d'autres missions (Afghanistan, Corée, etc.). L'armée n'a plus que trois brigades en réserve sur le territoire des Etats-Unis. Pour résoudre cette équation impossible, le Pentagone est engagé dans des travaux et une réflexion qui auront pour effet inévitable d'augmenter les effectifs de l'armée, écrivait lundi le New York Times. Deux députés, républicain et démocrate, avaient affirmé la veille que le Congrès était probablement disposé à approuver une telle décision, malgré le déficit béant du budget fédéral. Mais deux ou trois brigades de plus ne suffiront toujours pas, et il faudra du temps pour les former. L'administration prépare donc aussi une réorganisation des forces de réserves et de la Garde nationale, dont des unités, équipées d'un nouveau matériel et entraînées, pourraient être utilisées dans les rotations de troupes en Irak.

Le projet de Donald Rumsfeld, il y a deux ans, était de réduire la taille de l'Armée de terre au profit des nouvelles technologies militaires. L'après-guerre difficile l'amène là justement où il ne voulait pas aller.