Alors que tous les regards étaient tournés vers les Etats-Unis et la course à la Maison-Blanche, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed est apparu solennellement à la télévision nationale mercredi soir pour annoncer que son armée partait à l’assaut de l’Etat du Tigré, dans le nord du pays. Voilà des mois que les tensions s’aggravaient entre le gouvernement fédéral et le Tigré, dont les habitants représentent 6 à 8% de la mosaïque éthiopienne. Composée de 70 peuples différents, l’Ethiopie est le second pays le plus peuplé d’Afrique avec 110 millions d’habitants.

C’est l’attaque présumée de bases de l’armée éthiopienne au Tigré qui a mis le feu aux poudres. Les milices du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF, en anglais) auraient tenté de mettre la main sur des armements lourds. On ignore si elles sont parvenues à s’emparer des bases et ainsi d’équilibrer un rapport de force défavorable.

Risque de «crise humanitaire de grande ampleur»

«C’est David contre Goliath, commente Paulos Asfaha, historien à l’Université de Genève et spécialiste de l’Ethiopie. Le premier ministre a promis une opération courte et des politiciens d’Addis-Abeba ont assuré que les Tigréens n’étaient pas visés, au contraire du TPLF. Mais la région a été coupée du réseau téléphone et internet, et plus aucune information n’en sort.» Dans un communiqué vendredi, le Comité international de la Croix-Rouge a appelé les belligérants à protéger les civils et mis en garde contre «une crise humanitaire de grande ampleur».

L’observatoire des conflits International Crisis Group est circonspect sur l’issue du conflit. Le TPLF pourrait compter sur 250 000 miliciens armés et sur un soutien «significatif» parmi les 6 millions d’habitants de la région. «Un conflit prolongé, qui paraît à ce stade plausible, testerait l’intégrité de l’Ethiopie et de son armée», écrivait jeudi l’International Crisis Group. En effet, d’importantes unités de l’armée, composées d’officiers tigréens, sont stationnées dans l’Etat rebelle. Et l’Ethiopie est menacée par d’autres mouvements de contestation, jusque dans la région oromo autour d’Addis-Abeba, d’où vient le premier ministre.

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Le conflit menace de déborder de l’Ethiopie. L’Erythrée voisine a massé des troupes à la frontière avec le Tigré. En effet, les Tigréens formaient l’épine dorsale de l’armée éthiopienne dans la guerre meurtrière avec l’Erythrée entre 1998 et 2000. Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est d’ailleurs dit jeudi «profondément alarmé par la situation» au Tigré, soulignant que «la stabilité de l’Ethiopie est importante pour l’ensemble de la Corne de l’Afrique».

Un Nobel prématuré?

Les Tigréens avaient dominé pendant près de trente ans le pouvoir en Ethiopie jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018. Le jeune politicien, aujourd’hui âgé de 44 ans, avait fait souffler un vent de liberté sur le pays, libérant des prisonniers politiques et desserrant le carcan sur les médias ou permettant les manifestations. Le premier ministre avait aussi tendu la main à l’Erythrée. La paix avait été conclue en 2018, ce qui avait valu à Abiy Ahmed le Prix Nobel de la paix l’année suivante.

«Je pensais alors que cette récompense était précipitée, estime Paulos Asfaha. N’oublions pas qu’Abiy Ahmed a été désigné par l’ancien parlement dans un système qui était autoritaire. Depuis, le parlement n’a toujours pas été renouvelé.» Des élections législatives devaient avoir lieu au mois d’août. Elles ont été repoussées à l’an prochain, à cause du Covid-19.

Las, les Tigréens ont organisé leur propre scrutin en septembre, déclenchant la fureur d’Addis-Abeba. Le TPLF en est ressorti renforcé, remportant tous les sièges parlementaires en jeu, même si pour la première fois d’autres partis que le TPLF avaient pu concourir. «Abiy Ahmed ne peut plus supporter cette mini-dictature au sein de l’Etat fédéral, analyse Paulos Asfaha. Mais le premier ministre est lui aussi en pleine dérive autoritaire, accentuant la centralisation de l’Etat et apparaissant régulièrement en treillis militaire.»