L’ONU a affirmé mardi qu’au moins 1000 personnes avaient été arrêtées depuis que l’Ethiopie a décrété l’état d’urgence le 2 novembre. La plupart d’entre elles sont originaires de la région en guerre du Tigré.

Les rebelles tigréens s’appuient sur des hommes d’expérience dans leur offensive vers la capitale, Addis-Abeba, où l’ambassade américaine appelait mardi ses ressortissants à quitter le pays. Entrée dans sa seconde année, la guerre dans le nord de l’Ethiopie a connu un retournement spectaculaire ces dernières semaines. Assiégés dans leur région, les rebelles tigréens menacent désormais la capitale. Ils seraient à quelques centaines de kilomètre de la ville, même s’il est impossible de connaître la position exacte des fronts. Car la guerre fait aussi rage dans le domaine de l’information.

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Sur les terrains militaire et de la propagande, les rebelles du Tigré comptent sur deux vétérans. Leur commandant est le lieutenant général Tadesse Werede, un ancien Casque bleu de l’ONU. Mis à disposition par l’armée éthiopienne, il a dirigé une force d’interposition entre les deux Soudans au début des années 2010. Ce parcours illustre les déchirements éthiopiens. Mais il n’est pas étonnant, car les officiers tigréens formaient l’épine dorsale de l’armée fédérale jusqu’à la nomination en 2018 d’Abiy Ahmed.

«Entre réalité et propagande»

Désigné suite à d’énormes manifestations contre l’autoritarisme tigréen, le jeune premier ministre Abiy Ahmed – un Oromo (le groupe le plus nombreux en Ethiopie) – a alors marginalisé les anciens maîtres du pays. Se repliant dans leur région, les Tigréens (qui ne représentent que 6% de la population) ont organisé leurs propres élections en 2020 contre l’avis du gouvernement central. Ils ont finalement attaqué des bases de l’armée fédérale en novembre de la même année, mettant la main sur des armes lourdes.

La riposte de l’armée avait été impitoyable et les rebelles avaient pris le maquis. Mais «l’extrême brutalité», selon l’ONU, des soldats éthiopiens et de leurs alliés érythréens a incité la population à faire bloc derrière les insurgés. A tel point que ces derniers ont repris le contrôle du Tigré l’été dernier, avant de porter les combats dans les régions voisines d’Amhara et d’Afar. Les rebelles disaient vouloir desserrer le blocus imposé au Tigré. Des centaines de milliers de personnes sont en situation de famine, selon l’ONU. Les camions humanitaires sont bloqués et leurs chauffeurs arrêtés, même si certains ont été libérés.

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Aujourd’hui, les rebelles tigréens n’excluent plus de marcher sur Addis-Abeba pour faire tomber le premier ministre, Abiy Ahmed. Ce ne serait pas la première fois. En 1991, les forces tigréennes avaient fondu sur la capitale, provoquant la fuite de Mengistu, le négus rouge, surnommé ainsi pour son marxisme et son règne sanglant. Ce précédent est évidemment présent à l’esprit des Ethiopiens.

D’autant qu’un autre vétéran a repris du service. Le général Tsadkan Gebretensae est le véritable stratège de la contre-offensive tigréenne, selon certains analystes. «C’est un peu comme quand la France avait rappelé en 1940 le maréchal Pétain, héros de Verdun», ose l’historien Paulos Asfaha, spécialiste de l’Ethiopie. Le vieux général, proche de la septantaine, avait participé à la percée vers Addis-Abeba en 1991, après être entré dans la guérilla contre Mengistu dans les années 1970. «Sur son rôle actuel, il est difficile de faire la part entre la réalité et la propagande, tant le général est une figure importante pour mobiliser les Tigréens», poursuit l’analyste basé à Genève.

Radicalisation

Tsadkan Gebretensae avait ensuite été nommé chef d’état-major. Il avait commandé les troupes éthiopiennes dans leur guerre fratricide contre l’Erythrée. Le général avait quitté son poste après avoir milité en vain pour poursuivre la guerre jusqu’à Asmara, pour y renverser le président Isaias Afwerki. Le dictateur éyrthréen est toujours au pouvoir et, après avoir fait la paix avec Abiy Ahmed, il a prêté main-forte au premier ministre, Prix Nobel de la paix 2019, contre les Tigréens.

Partisan d’une ligne dure, il est peu probable que le vieux général se soit adouci. L’heure est à la guerre totale entre les partisans du premier ministre Abiy Ahmed, qui affirment lutter pour la survie de l’Ethiopie, et les rebelles tigréens qui dénoncent un «génocide» contre leur peuple. L’ONU dit recevoir de plus en plus d’informations de présumés crimes de guerre commis par les rebelles tigréens, alors qu’au début du conflit, les atrocités étaient le fait du camp gouvernemental. Mardi, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU s’inquiétait du fait que plus de 1000 personnes, pour la plupart d’origine tigréenne, ont été arrêtées depuis l’instauration de l’état d’urgence par le gouvernement le 2 novembre dernier.

Les habitants d’Addis-Abeba attendent fébrilement la suite des événements. L’armée fédérale sur la défensive parviendra-t-elle à renverser la situation? Ou faut-il s’attendre à la fuite du premier ministre Abyi Ahmed? Paulos Asfaha n’écarte aucune option. Une chose lui paraît toutefois certaine: cette crise aura des effets durables et néfastes. «Car le pouvoir a distribué massivement des armes aux milices régionales pour faire face aux rebelles tigréens.»