Il y a des classements qui en disent long sur le fonctionnement réel des institutions communautaires. Celui des «étoiles européennes» que vient de publier le Financial Times sur son site web en fait partie. En trente visages et mini-portraits, le quotidien des affaires britannique offre à ses lecteurs – qui peuvent voter – un savoureux mélange de ce qui fait le vrai pouvoir à Bruxelles: l’influence, le réseau, l’habileté autant que la position des personnalités elles-mêmes.

Il y a bien sûr les choix évidents: José-Manuel Barroso, le président sortant de la Commission, candidat à sa succession ces jours-ci; Nelly Kroes, la redoutée commissaire (néerlandaise) à la concurrence ou Joaquim Almunia, le commissaire (espagnol) à l’économie, même si beaucoup jugent très sévèrement le bilan de ce dernier face à la crise. Il y a ensuite les choix «logiques», résultat du poids acquis par les heureux élus, ou de leur rôle clef aux côtés des ténors de l’Union. Tel est le cas de la Commissaire (bulgare) à la consommation Meglena Kuneva – élue le 7 juin au Parlement européen mais probablement assurée de figurer (avec promotion à l’appui) dans le prochain Collège – de la porte-parole de Javier Solana, l’Espagnole Christina Gallach, ou de celui de José-Manuel Barroso, l’Allemand Johannes Laitenberger.

Mais regardons de plus près cette liste. Puis essayons d’imaginer qui pourrait figurer dans une sélection équivalente des «étoiles des bilatérales», soit les personnalités les plus influentes de la relation Suisse-UE.

Je m’explique: le FT, véritable journal officiel du tout-Bruxelles européen, a bien compris que les politiques, dans l’énorme et byzantine machine communautaire, ne tiennent pas seuls le haut du pavé. Son palmarès ne récompense d’ailleurs, outre les commissaires cités, que le président du groupe socialiste au parlement européen Martin Schultz, ou le co-président du groupe des Verts à Strasbourg Daniel Cohn-Bendit.

Les vrais vainqueurs du FT sont ailleurs: ils sont hauts fonctionnaires, comme le secrétaire général (sortant) du Conseil, Pierre de Boissieu, la secrétaire générale de la Commission Catherine Day; mais surtout experts ou lobbyistes comme l’économiste Andre Sapir de l’Institut Bruegel, l’analyste Katinka Barysch, du Center for European Reforms, l’agitateur d’idées Giles Merritt de Friends of Europe, ou le conseiller en communication Peter Guilford, de Gplus.

Quid, donc, des étoiles des bilatérales? Qui fait la politique européenne de la Confédération et la politique suisse – s’il y en a une – de l’UE? L’idée de lancer un pareil palmarès, par exemple sous l’égide du Temps, pourrait être en ces temps de tensions accrues sur fond de bagarre autour du secret bancaire, une bonne occasion de mettre des visages sur des décisions et des manoeuvres. Il y aurait bien sûr, dans notre classement, des ambassadeurs en poste. Et, sur la base de leur bilan et de leur engagement européen, quelques-uns de nos conseillers fédéraux.

Mais il y aurait aussi d’ex-diplomates toujours écoutés dans les couloirs, quelques avocats incontournables à Bruxelles, des responsables du bureau de l’intégration et du DFAE à Berne, des chefs d’unité de la DG Relex à Bruxelles. Elargissons: journalistes influents? Parlementaires européens acquis à la cause Suisse? Lobbyistes affairés à représenter, dans l’ombre du tumulte ambiant, les intérêts des grandes firmes helvétiques?

Tous ceux-là, ces étoiles qui préfèrent briller dans l’ombre, mériteraient d’être connus du plus grand nombre car c’est par eux que passent les dossiers. Avec plus ou moins de bonheur. Ils sont donc, qu’ils le veuillent ou non, comptables de la relation bilatérale et de sa bonne ou de sa mauvaise santé. A quand la première liste?