Les étranges «confessions» de Wang Xiaolu

Chine Le pouvoir communiste renoue de plus en plus avec la pratique maoïste de l’autocritique

La Chine de Xi Jinping renoue avec l’un des outils de répression les plus emblématiques du maoïsme: la «confession», ou l’«autocritique» des personnes ciblées par le Parti communiste. Lundi, c’était au tour de Wang Xiaolu d’«avouer» ses «crimes» dans une vidéo diffusée par la télévision centrale. A en croire sa «confession», ce journaliste économique serait l’un des principaux responsables du krach boursier chinois.

Membre de la rédaction de Caijing, un magazine économique réputé pour le sérieux de ses enquêtes, Wang Xiaolu a publié le 20 juillet dernier un article intitulé «La Commission de réglementation des marchés boursiers envisage de cesser de maintenir la stabilité des marchés.» Ladite commission avait aussitôt démenti et accusé le journaliste d’être irresponsable. Le 27 juillet, la bourse de Shanghai faisait une chute de 8%, provoquant une onde de choc mondiale. La semaine dernière, Wang Xiaolu était arrêté.

«Je n’aurais pas dû…»

«J’ai acquis des informations par des conversations privées, de façon anormale, et ajouté mon commentaire ainsi que des vues subjectives pour écrire mon article, explique Wang Xiaolu face à la caméra. Je n’aurais pas dû publier cet article qui a eu un impact négatif majeur sur les marchés à un moment sensible. Je n’aurais pas dû faire cela juste pour attirer l’attention, alors que je provoquais des pertes énormes à mon pays et ses investisseurs. Je regrette… et je veux confesser mon crime.»

Avant toute forme de procès, sans même savoir s’il est officiellement inculpé, Wang Xiaolu est ainsi exhibé en public, à livrer des excuses. «Le pouvoir chinois repousse les limites de l’absurde en mettant une crise boursière sur le dos d’un reporter», a réagi Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, qui demande sa libération immédiate. «Cela n’a rien à voir avec les faits rapportés dans son article, ajoute David Bandurski, spécialiste des médias chinois à l’Université de Hongkong, cité par le Financial Times. C’est une question d’impact politique. Cela ressemble à une vengeance.»

Wang Xiaolu s’ajoute à une liste de journalistes réputés arrêtés ces derniers mois sous divers motifs et qui ont tous dû se soumettre à l’exercice de l’autocritique. Plusieurs d’entre eux ont ensuite été condamnés à des peines de prison. C’est ainsi que le pouvoir entend renforcer la censure sur les médias. Les autorités chinoises ont annoncé au cours du week-end avoir sanctionné 197 personnes pour «avoir répandu des rumeurs en ligne» en lien avec la débâcle boursière et les explosions de Tianjin.

Relent de Révolution culturelle

L’autocritique était l’une des armes favorites des autorités communistes suite à leur prise de pouvoir en 1949 pour casser la résistance des intellectuels. Hors de tout cadre juridique, ces humiliations publiques permettent d’affirmer la fidélité à la ligne du parti tout en créant un climat de terreur. Le point culminant des séances d’autocritique fut toutefois la Révolution culturelle (1966-1976), lorsque Mao Tsé-toung retourna cette arme contre les cadres du parti qui lui faisaient barrage grâce aux Gardes rouges. Nombreux sont ceux qui se suicidèrent, à l’image de l’écrivain Lao She, suite à ces mises en scène qui se déroulaient dans la rue à défaut d’être diffusées à la télévision.

Ces mises au pilori n’ont jamais complètement disparu. Mais depuis la prise de pouvoir par Deng Xiaoping en 1978 – qui dû se soumettre lui-même à des séances d’autocritique – elles étaient plutôt réservées à des criminels de droit commun. Xi Jinping évoque à son tour la nécessité de diriger par la loi, au nom de la lutte contre la corruption. Mais il favorise en réalité de plus en plus ces pratiques qui relèvent de la justice du parti. En mars dernier, Qiushi, la principale revue théorique du Parti communiste, faisait l’éloge de l’autocritique comme outil pour appliquer «le mouvement d’éducation de la ligne des masses».

La journaliste Gao Yu, âgée de 71 ans, est la victime la plus célèbre de ce système. L’an dernier, elle confessait son «crime» (divulgation de secret d’Etat) à la télévision avant de se rétracter par la voix de son avocat, en expliquant avoir été soumise à un chantage. Condamnée à sept ans de prison, elle serait très malade.