Au rez-de-chaussée d'un bâtiment en béton, une vingtaine de jeunes Irakiennes planchent sur leur copie d'anglais. Il fait chaud, très chaud, dans cette pièce étroite, à peine ventilée par quelques courants d'air qui traversent les vitres brisées par les bombardements. La chevelure recouverte d'un léger foulard, Souher Mehdi s'éponge le visage avec un petit mouchoir. «Il n'y a pas d'électricité, pas d'eau, pas de ventilateur», soupire cette étudiante de la Faculté des lettres de Bagdad. «Dans ces conditions, c'est vraiment difficile de se concentrer.»

Les professeurs irakiens se sont lancé un défi: maintenir les examens de fin d'année pour des milliers d'étudiants, malgré l'instabilité de l'après-guerre. Habituellement organisés en juin, ils ont exceptionnellement été décalés d'un mois, pour s'achever ce week-end dans la canicule. Et sous haute surveillance. Dans le ciel couleur azur, les patrouilles rapprochées d'hélicoptères rappellent que la situation reste très tendue. A l'entrée du gigantesque campus, de jeunes soldats américains vérifient systématiquement les cartes d'identité. Il y a plus de deux semaines, un de leurs collègues est mort, ici même, d'une attaque qui visait les forces de la coalition. En l'espace de vingt-quatre heures, ils viennent également d'apprendre que cinq nouveaux militaires ont été victimes d'attaques mortelles, dont quatre samedi, ce qui constitue la journée la plus sanglante depuis la fin officielle des combats. Le tout sur fond de chasse à l'ennemi public numéro un, Saddam Hussein, dont plusieurs anciens gardes du corps viennent d'être capturés à Tikrit, son fief d'origine.

«Les élèves sont venus à reculons pour passer leurs examens», reconnaît Qasim Hassan al-Cheikh, professeur d'histoire ancienne. Certains ne sont carrément pas venus. Il faut dire que l'absence d'électricité, le soir, dans de nombreux quartiers de la capitale a rendu les révisions difficiles. Et puis, il y a les multiples autres problèmes du quotidien auxquels il faut faire face. «Tous les matins, je reçois dans mon bureau des étudiants en larmes, qui me racontent que leur maison a été cambriolée, qu'un proche a été tué ou que leur voiture a été arrêtée par des pilleurs alors qu'ils se rendaient sur le campus. Ils disent que dans ces conditions, ils n'ont pas la tête aux épreuves de fin d'année», raconte Qasim.

Près de quatre mois après l'arrivée des troupes américaines, la capitale irakienne ressemble à une vaste jungle dans laquelle les fous et les grands criminels se déplacent incognito – les prisons et hôpitaux psychiatriques ont relâché tous leurs détenus et patients à la chute de Bagdad. Le soir, après le couvre-feu de 23 h, la ville appartient aux bandits, aux chiens sauvages et aux patrouilles américaines. Formée par les soldats de la coalition, la nouvelle police locale fait face à une recrudescence des crimes et des cambriolages. Pour accélérer le retour à la sécurité, les forces américaines ont commencé à former une nouvelle armée locale.

Bâtiments endommagés

Mais les Irakiens sont impatients. Ils veulent des résultats concrets et rapides. «Aujourd'hui, les Américains ne sont préoccupés que par la capture de Saddam Hussein. Leur second souci, c'est le contrôle du pétrole d'Irak. La reconstruction, ça fait partie de leurs dernières priorités», lâche sans complaisance Manar Salah, assistante à la Faculté d'histoire. La jeune femme s'étonne qu'aucune des vitres du campus, brisées par les bombes américaines, n'ait encore été réparée. Tout comme les deux bâtisses qui hébergeaient les Facultés de sciences humaines et d'études coraniques, largement endommagées par des tirs de missiles.

Dans un français parfait, Mohammad al-Mayh, le vice-doyen de l'université, explique que le coût des réparations s'élève à 9 millions de dinars irakiens (l'équivalent de 38 millions de francs suisses). Les Américains ont promis de casser la tirelire. Mais l'université attend toujours. D'ici à la rentrée de septembre, Mohammad al-Mayh et ses collègues ont du pain sur la planche: la correction des copies, mais aussi la révision intégrale de certaines parties du programme universitaire. «Nous venons de créer un comité de réflexion pour supprimer toutes les parties de propagande relative au régime baassiste, notamment en histoire, géographie et sciences politiques», remarque Mohammad. «Il est également fondamental d'introduire de nouvelles disciplines comme l'apprentissage de la démocratie ou l'éducation civique», constate Jamil Jassem, employé à la nouvelle municipalité de Bagdad. Quant à la «culture nationale», vieux pavé obligatoire en première année d'université, il y a déjà bien longtemps que les étudiants en ont fait leur affaire en le brûlant ou le noyant dans le Tigre.