Dimanche, juste avant midi. Devant l'église du Christ-Roi, le sanctuaire des Polonais de Balham, un quartier du sud de Londres, une quinzaine d'hommes plutôt jeunes attend la fin de la messe, et la sortie d'un parent ou d'un ami. Le temps est doux, mais les visages sont durs envers l'intrus qui pose des questions. La communauté polonaise est sur la défensive, depuis que la presse populiste anglaise a mis tous les Européens de l'Est à l'index. Dans une semaine, c'est l'Europe, l'officielle. Une fierté? Peut-être. Une commodité? Assurément. Mais aussi un dilemme: «Je sais que je pourrai légaliser ma situation, qu'il y aura une amnistie, finit par confier Jan, maçon «par hasard» depuis cinq ans. Mais mon employeur, un Anglais qui gagne de l'argent sur mon statut de travailleur au noir, risque de me laisser tomber.»

La messe est dite. L'église, bondée, déverse ses fidèles, tirés à quatre épingles, des générations d'immigrants dont une bonne partie passera le reste du dimanche juste en face, au White Eagle, le club polonais du quartier, à manger, à jouer au billard et à s'interroger sur l'avenir. Depuis soixante ans qu'ils sont enracinés ici, les Polonais ne se sont jamais sentis aussi mal compris.

Dans l'Evening Standard, le tabloïd vendu à la criée, le ministre de l'Intérieur, David Blunkett, explique qu'il manque des dizaines de milliers de bras à l'économie londonienne. Mais quelques pages auparavant, un article traite de l'élargissement comme d'une invasion d'Ostrogoths. Des centaines de milliers d'Européens de l'Est seraient prêts à inonder le pays rien que pour bénéficier des services gratuits des hôpitaux britanniques, lit-on.

A vrai dire, personne ne sait exactement combien de travailleurs migrants iront chercher leur bonheur à l'Ouest, ni même combien y sont déjà installés. L'ambassade de Pologne donne une fourchette oscillant entre 100 000 et 250 000 Polonais en Grande-Bretagne, dont 40 000 à 75 000 sans un visa valable. Il y aurait 100 000 Tchèques à Londres, dont une écrasante majorité de jeunes filles au pair non déclarées, raconte Jiri Majstr, le correspondant de l'Agence d'informations tchèque. Depuis deux ou trois mois, les Opel fatiguées immatriculées en Lituanie sillonnent les rues de Londres.

Au Home Office (Ministère de l'intérieur), on estime à 13 000 le nombre net de travailleurs immigrants qui entreront sur sol britannique cette année. Un chiffre qui paraît largement sous-estimé: trois compagnies aériennes polonaises à bas coûts et une ribambelle de transporteurs routiers multiplient les liaisons entre la Pologne et Londres. Quelque 25 000 sièges sont vendus, rien qu'en mai.

Dimanche après-midi, dans un bar du sud de Londres. Ela, 30 ans, raconte son histoire, «banale pour une Polonaise». Ingénieur en hydrologie, elle a, plusieurs étés durant, écumé les exploitations agricoles anglaises, placée par une agence spécialisée, pour gagner des sous. Elle a cueilli les fraises, les fleurs, les pommes d'Essex et du Kent, avec des compatriotes qui, comme elle, ne parlaient pas un traître mot d'anglais. Une famille de Maidstone l'a prise sous son aile, la recommandant comme nanny auprès de Londoniens. Elle n'est plus repartie. Aujourd'hui, elle parfait son anglais, travaille comme assistante dans une école primaire publique, et complète avec des petits boulots. Un jour, Ela retournera près de Cracovie.

Sa copine Carolina, 21 ans, fait partie de ces nombreux jeunes de l'Est qui voient Londres comme un eldorado. Après son bac, ne sachant trop quelle voie embrasser, elle a décidé de quitter Bialystok, sa ville du nord-est, pour apprendre l'anglais en Grande-Bretagne – «la langue, c'est notre motivation principale». Une décision facilitée par la présence à Londres de son père, Zbyszek. Cet ancien policier, retraité à 41 ans (c'est possible en Pologne), travaille depuis trois ans sur les chantiers, comme maçon et agent de sécurité. Avec un visa de touriste… L'économie peu régulée du Royaume-Uni est friande de ce genre d'arrangements.

Très vite, Carolina a cherché du travail. Elle a fait comme tous les Polonais: une visite au supermarché qui fait face au centre polonais de Hammersmith. Un vrai souk aux jobs (la plupart au noir), «fréquenté par des gens pas toujours recommandables», confie la jeune fille. Elle a d'abord vendu des sucreries sur un stand, à la gare de Victoria. Ses employeurs n'ont demandé ni permis ni passeport. Puis elle a été vendeuse chez Next, la chaîne de prêt-à-porter, pendant les soldes. «J'étais avec des Anglaises», dit-elle fièrement. De fil en aiguille, elle a fini par faire des ménages, une activité bien rémunérée. Et non déclarée – «même quand on travaille pour des employés du Home Office», rit-elle.

Carolina veut faire sa vie à Londres. Elle rêve de devenir prof de gym. «L'accession à l'Union européenne change tout pour moi. J'ai déposé une demande pour aller à l'université. Européenne, je ne paierai qu'un tiers de l'écolage, comme les Britanniques.» Son visa a expiré il y a trois semaines, mais elle s'en fiche: le 1er mai est si proche.