Une exposition photographique dans la médina d’Hammamet, samedi matin. Une cérémonie dans le cimetière catholique de la cité tunisienne le lendemain. Les commémorations des 20 ans de la mort de l’ancien premier ministre Bettino Craxi se déroulent à distance de sécurité de son pays d’origine et des polémiques resurgies. L’Italie se demande aujourd’hui s’il faut réhabiliter le nom d’un premier ministre condamné suite à l’opération «Mani pulite», une série d’enquêtes ayant balayé la classe politique au début des années 1990 et mis un terme à la première République.

«Rétablir la vérité»

Le débat n’a pas atteint la rive sud de la mer Méditerranée, où l’ancien secrétaire du Parti socialiste s’était réfugié en 1994 avant deux condamnations pour corruption et financement illégal de parti. Il «n’a pas besoin de réhabilitation», tranche d’emblée sa fille Stefania, récusant un terme qu’elle considère comme «staliniste». Sénatrice dans les rangs de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, ami du leader de gauche, elle répond au Temps depuis la résidence familiale tunisienne. Elle était sur place mercredi déjà pour préparer ce 20e anniversaire.

Pour l’ancienne sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de 2008 jusqu’à la chute du gouvernement Berlusconi en 2011, les faits sont en réalité simples et clairs. Son père a été «victime d’une agression politico-médiatique, comme l’ont été les principaux partis» d’alors, assène-t-elle. «Il s’agit aujourd’hui de rétablir la vérité» autour de «l’un des plus grands hommes d’Etat de la première République, ajoute-t-elle. Et je crois que la majeure partie des Italiens est disposée à rendre ses mérites à Bettino Craxi, afin qu’il retrouve sa juste place dans l’histoire.»

Un film «pas assez critique»

La question de la réhabilitation est posée par l’anniversaire et, surtout, par la sortie au cinéma, début janvier, du dernier film de Gianni Amelio, Hammamet, relatant les derniers mois d’un Bettino Craxi plein de rage et de rancœur. Le film est pointé du doigt pour son manque de critique et pour le choix d’un point de vue unique, celui du politicien en fin de vie. Le quotidien Il Fatto Quotidiano est le plus engagé. En octobre déjà, il craignait que Gianni Amelio ne fasse du leader socialiste un «martyr» et que le film «n’épouse les thèses anti-Mani Pulite».

«Un président du Conseil et secrétaire d’un parti fuyant à l’étranger pour se soustraire aux sentences de son pays ne s’est jamais vu en Europe, s’emportait encore début janvier Marco Travaglio, le directeur de la rédaction du journal. Je ne sais pas ce qu’il y a à réhabiliter.»

Le réalisateur s’en est alors violemment pris au média lors de la conférence de presse de présentation de l’œuvre, le 8 janvier, arguant qu’il n’a voulu faire un film «ni politique ni militant». Le passage du format 16/9 au 4/3 lors des répliques au contenu politique fait office de «guillemets», se défend-il encore. Le réalisateur ne veut ainsi pas être tenu pour responsable des faits et pensées de Bettino Craxi, interprété par l’acteur à succès Pierfrancesco Favino. Le comédien du film Le Traître, en compétition au Festival de Cannes l’an dernier, coupe court au débat en admettant être «une chèvre» en politique. Mais il avoue avoir ressenti une certaine nostalgie pour les figures politiques de la première République, qui utilisaient par exemple «plutôt le «nous» que le «je» d’aujourd’hui.»

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«Nostalgie pour cette période»

Luigi Curini, professeur de sciences politiques à l’Université de Milan, confirme observer «une nostalgie pour cette période» au sein de la société italienne: «Ces politiciens n’étaient pas des parvenus, détaille-t-il. Ils émergeaient au sein de partis structurés et implanté sur le territoire. Ils avaient plus de compétences et étaient mieux formés que les politiques d’aujourd’hui.» Le politologue fait référence au Mouvement 5 étoiles, la formation antisystème aujourd’hui au pouvoir ayant toujours fait campagne sur l’honnêteté de ses militants et contre la corruption des autres partis, notamment les héritiers de la vieille politique.

Un autre aspect alimentant cette nostalgie est la condition même des Italiens: «L’économie se portait mieux qu’aujourd’hui, souligne encore le politologue, l’Italie d’alors était compétitive et pesait davantage sur la scène internationale.» Ainsi, la réapparition dans le débat public de Bettino Craxi rappelle aux citoyens cette période révolue. Cette figure typique de la première République, condamnée sur la supposition «qu’il ne pouvait pas ne pas savoir» bien qu’ayant admis les financements politiques illégaux, continuera de hanter son pays natal. Comme à Milan, où l’attribution de son nom à une rue est en cours de débat.