Des croix rouges sont transformées en swastika. Des tweets incendiaires accusent le CICR de «traîtrise». La violence inouïe des attaques dont fait l’objet le Comité international de la Croix-Rouge en lien avec la guerre en Ukraine a pris l’institution genevoise à la gorge et par surprise.

Risques pour les délégués

Directeur général du CICR, Robert Mardini l’explique au Temps: «Ce n’est pas la première fois que nous faisons face à de la désinformation sur l’action humanitaire. Mais là, il faut le reconnaître, celle-ci a atteint une magnitude inégalée. Cette désinformation, amplifiée par les réseaux sociaux et basée sur de fausses hypothèses, a un potentiel de nuisance important et peut menacer la sécurité de nos collègues du CICR et de la Croix-Rouge ukrainienne.»

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Dans un contexte aussi politisé que la guerre en Ukraine déclenchée par la Russie de Vladimir Poutine, l’organisation humanitaire est même taxée, sur Twitter, de «complicité dans des crimes de guerre» pour être en train de négocier avec Moscou l’installation d’une base opérationnelle à Rostov-sur-le-Don, sur sol russe, à proximité de la frontière ukrainienne. Des parlementaires ukrainiens exhortent le CICR à y renoncer sans quoi cette base opérationnelle pourrait, disent-ils, «légitimer les déportations d’Ukrainiens» qui auraient été organisées depuis la ville de Marioupol. Cette polémique fait bondir Robert Mardini: «Tout déplacement forcé de la population civile est interdit par les Conventions de Genève et le CICR fait tout pour le rappeler. Le fait de vouloir installer une telle base s’inscrit pleinement dans notre mission de renforcer l’action humanitaire que nous menons, que ce soit sur sol russe, en Pologne, Hongrie, Moldavie ou Roumanie. Nous voulons être le plus proche des populations affectées par le conflit.» Sans compter qu’enregistrer les déplacés permet aussi de les suivre.

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Quant à la visite de Peter Maurer à Moscou, elle suscite de graves dérapages: le président du CICR est accusé sur Twitter en ces termes: «En serrant la main du diable, vous avez aussi du sang sur les mains.» Des commentaires qui révèlent une méconnaissance du rôle du CICR. Après sa visite à Kiev, il incombait à Peter Maurer de rencontrer l’autre partie du conflit, la Russie. Parler à tous les acteurs d’un conflit, «c’est ce qu’exigent du CICR les Conventions de Genève», rappelle Robert Mardini. Quelques diplomates ont toutefois jugé déplacé le large sourire arboré par Peter Maurer au côté de Sergueï Lavrov. Ce type «d’erreur de communication» n’est pas unique. En 2008 à Téhéran, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey avait été briefée peu avant sa rencontre avec Mahmoud Ahmadinejad. Mais surprise par des photographes, elle avait, elle aussi involontairement, affiché un sourire au côté du président de la République islamique et suscité l’ire des commentateurs.

Robert Mardini répond aussi aux allégations selon lesquelles le CICR éviterait à son tour de parler de guerre: «Dans notre dialogue bilatéral confidentiel, nous ne mâchons pas nos mots. Nous rappelons aux parties que nous sommes dans un conflit armé international et que les populations civiles ont des droits et les belligérants des obligations. Mais il est clair que notre dialogue confidentiel n’est pas une fin en soi. Il vise à obtenir des résultats concrets sur le terrain en faveur des populations civiles. C’est lorsqu’il y a un vrai déséquilibre entre la coopération attendue des parties au conflit et l’explosion des besoins humanitaires non couverts et de la souffrance que le CICR peut considérer, de cas en cas, s’exprimer publiquement sur le non-respect du droit international humanitaire.»

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Liberté de parole?

En Ukraine, les mots comptent. La Russie impose à ses concitoyens de ne pas utiliser le terme «guerre» ou le vocable «occupation» au sujet de la Crimée. Quels termes peut utiliser le CICR sans s’aliéner une des parties en conflit? «C’est le grand dilemme, relève Yves Sandoz, ancien responsable de la doctrine au CICR. On devrait parfois dire les choses beaucoup plus clairement. Dénoncer les violations du droit humanitaire ne remet aucunement en question la neutralité du CICR. L’équilibre est toujours difficile entre le rôle de gardien du droit et d’acteur humanitaire du terrain.»

Pour contrer la désinformation, le CICR rappelle ce qu’il fait sur le terrain. Sept cents collaborateurs sont sur place et distribuent des kits pour blessés ainsi que de la nourriture dans de nombreux hôpitaux du pays. Il apporte une aide essentielle aux personnes vulnérables. Une équipe chirurgicale a été dépêchée à l’hôpital régional de Poltava. Robert Mardini s’en félicite, mais il déplore ce qu’observent ses délégués: «La situation humanitaire est insoutenable. A Marioupol, nos efforts n’ont pas été fructueux. Mais les parties au conflit n’ont pas non plus été à la hauteur de leurs engagements et responsabilités.»