Elles étaient deux femmes pour incarner la promesse d’une nouvelle défense européenne. L’Allemande Ursula von der Leyen et la Française Florence Parly sont intervenues côte à côte vendredi lors de la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich, sorte de Davos de la défense, pour prôner plus de dépenses militaires, plus d’industries de l’armement communes et plus d’opérations communes. Les deux ministres de la Défense veulent ainsi croire à l’émergence d’une stratégie militaire européenne capable de s’émanciper de la tutelle américaine.

L’articulation des politiques de défense de l’Union européenne (UE), des Etats-Unis et de l’OTAN est le sujet qui fâche cette année à Munich, un rendez-vous qui se tient depuis 1963 et qui affirme traditionnellement le lien transatlantique. Lors d’une réunion des ministres de la Défense des Etats membres de l’OTAN, mercredi et jeudi à Bruxelles, la partie américaine a lourdement insisté sur le fait que la défense collective du continent est «une mission pour l’OTAN et l’OTAN seule», selon les termes de Jim Mattis, secrétaire à la Défense américain. Washington, craignant que les velléités de l’UE d’aller de l’avant avec une défense commune entrent en concurrence avec le commandement de l’organisation transatlantique, veut que ce principe soit réaffirmé dans tout nouvel accord de défense européen.

Remilitarisation du continent

C’est inutile, a rétorqué vendredi Federica Mogherini, la représentante de la diplomatie européenne. «C’est déjà clairement indiqué noir sur blanc dans les traités de l’UE, il n’est donc pas nécessaire de spéculer davantage», a-t-elle coupé court depuis Sofia où elle était en déplacement. Si tout le monde réaffirme le lien intangible qui unit les membres de l’OTAN au nom de son article 5 assurant une défense collective, certaines capitales européennes veulent aujourd’hui aller plus loin. La multiplication des crises aux frontières européennes, conjuguée à l’arrivée à la Maison-Blanche d’un président américain jugé imprévisible, joue en faveur des tenants d’une remilitarisation du continent.

«Nous voulons une autonomie stratégique [qui n’obligera pas les Etats-Unis à venir en aide à l’Europe, ou] à détourner ses moyens», a expliqué Florence Parly en évoquant la nouvelle doctrine militaire américaine qui se recentre sur ses propres priorités. «Nous voulons rester transatlantiques, mais devenir plus européens», a ajouté, plus diplomatique, Ursula von der Leyen.

Cette autonomie devrait se réaliser à travers un nouvel instrument: le PESCO, selon le jargon bruxellois, c’est-à-dire une «coopération structurée permanente» en matière de sécurité. Tous les Etats européens ont signé sauf le Royaume-Uni, pour cause de Brexit, et Malte. L’idée a plus de dix ans, mais elle était restée jusque-là dans les tiroirs. Aujourd’hui, disent Paris et Berlin, dans un rôle renouvelé de moteur européen, le monde a changé. L’avantage du PESCO? Il n’oblige pas à l’unanimité pour passer à l’action. Un groupe d’Etats, majoritaires, pourra s’engager au nom de l’UE.

Inquiétude de l’OTAN

Florence Parly a évoqué des opérations en Afrique, mais aussi des projets industriels comme de nouveaux chars de combat et de nouveaux avions de combat franco-allemands. Le retrait du Royaume-Uni, plus proche allié de Washington, change en effet la donne: les résistances à une stratégie militaire commune ont faibli; la France et l’Allemagne font par ailleurs valoir qu’elles dépensent plus que l’ensemble des autres Etats européens pour la défense commune.

Ce discours irrite Washington et inquiète Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN. «Je salue les efforts européens en matière de défense. Mais les opportunités d’une défense européenne s’accompagnent du risque d’affaiblissement du lien avec les autres membres. La réalité est que l’UE ne peut protéger l’Europe par elle-même», a souligné le Norvégien. Selon ses calculs, calqués sur le décompte de Washington mais contesté par Berlin, 80% des dépenses de défense de l’OTAN viendront d’Etats non membres de l’UE après le Brexit. «Opposer l’UE à l’OTAN est un faux débat», estime pour sa part Florence Parly qui a rappelé l’engagement d’Emmanuel Macron à augmenter les dépenses militaires de la France à 2% du budget de l’Etat comme le demande Washington au nom de l’effort partagé.

En ouverture de la conférence, son président, l’ambassadeur allemand Wolfgang Ischinger, a expliqué que, depuis l’an dernier, «le monde s’est rapproché, beaucoup rapproché, de l’abîme d’une guerre entre Etats».