Jacques Chirac n'a pas de chance avec le Parlement européen. En 1995, le président français s'était fait huer par les eurodéputés pour avoir décidé de reprendre les essais nucléaires dans le Pacifique. Mardi, il a eu droit à un accueil glacial de l'Assemblée de Strasbourg, qu'il a en vain tenté de convaincre que le traité de Nice est «le meilleur possible». «Il est équilibré. C'est le meilleur accord possible, compte tenu des contraintes qui existaient», a déclaré le chef de l'Etat venu présenter aux eurodéputés les résultats du sommet de Nice et dresser le bilan de la présidence française de l'Union européenne qui s'achève à la fin du mois, la Suède reprenant le flambeau au premier semestre 2001.

Jacques Chirac a toutefois reconnu que toutes les ambitions du Parlement européen n'avaient pas été satisfaites, comme l'extension du vote à la majorité qualifiée au Conseil des ministres. Défendant bec et ongles leur dernière parcelle de souveraineté, les dirigeants des Quinze ont refusé de renoncer à leur droit de veto sur toute une panoplie de sujets sensibles (fiscalité, immigration, sécurité sociale...), contribuant ainsi à accroître le risque de paralysie dans une Europe forte demain de 27 membres. Jacques Chirac a justifié cette frilosité au nom du «réalisme», le traité de Nice devant être ratifié par des pays dont l'opinion publique est loin d'être euroenthousiaste. «Il y a un moment où le réalisme s'impose», a-t-il fait valoir, en soulignant qu'un échec de la réforme institutionnelle aurait sonné le glas de l'élargissement à l'Est. «Et ça, c'était la pire des situations dans laquelle on pouvait se trouver.»

Le président de la République est revenu brièvement sur l'incident diplomatique avec la Pologne qui a émaillé le sommet. La France proposait dans un premier temps de lui attribuer 26 voix au Conseil des ministres, soit deux de moins que l'Espagne qui compte à peu de choses près le même nombre d'habitants (38 millions). Paris avait dû revoir sa copie après une protestation de Varsovie. Une bourde que Jacques Chirac a mise au compte d'une… «erreur technique».

L'optimisme du président était cependant loin d'être partagé par les parlementaires européens. Les critiques ont fusé de tous les rangs de l'hémicycle, tant la droite que la gauche dénonçant un traité qui ne permettra pas l'élargissement dans de donnes conditions. L'Allemand Hans Poettering, chef de file des démocrates-chrétiens, principale formation de l'Assemblée, s'est inscrit en faux contre les propos de Jacques Chirac qui avait déclaré que Nice «entrerait dans l'histoire comme un grand sommet».

«On a vu à Nice s'abîmer un peu plus le projet européen et s'éloigner un peu plus le rêve européen, celui d'un continent porteur de valeurs communes qui se constitue en puissance politique», a déploré le centriste français François Bayrou. Même la présidente de l'Europarlement, Nicole Fontaine, y est allée de son couplet réprobateur. «Les intérêts européens l'ont emporté sur les intérêts et les situations dans chaque Etat. Il n'y a pas eu d'élan européen», a commenté cette proche de Jacques Chirac au micro d'une radio allemande.

Les représentants de la gauche n'ont pas été moins amers. «Je crains que nous soyons face à un engagement obtenu à la va-vite, très tard, qui risque de compliquer encore plus l'application de la règle communautaire», a expliqué le président du groupe socialiste, l'Espagnol Enrique Baron Crespo. «Ce qui a manqué à Nice, c'est une vision européenne», a regretté son collègue des Verts, le Belge Paul Lannoye, en déplorant «un échec par rapport à l'ambition proclamée».

Tout en estimant que le traité de Nice constituait «un pas dans la bonne direction», Romano Prodi a lui aussi fustigé la pusillanimité des Quinze. Le président de la Commission européenne s'en est pris à ceux «qui voient l'Europe comme une simple chambre de compensation dont on peut se détourner lorsqu'on a assez obtenu». Une pique saluée par un tonnerre d'applaudissements. L'intervention de Jacques Chirac, elle, a laissé les députés de marbre.