En France, on ne plaisante pas avec le 14 Juillet. Si Eva Joly en avait douté un instant, la classe politique à la quasi-unanimité s’est chargée de le lui rappeler. Jeudi, alors que 7000 militaires tirés à quatre épingles ont défilé à pied, à cheval, à bord de véhicules blindés et ont survolé l’avenue des Champs-Elysées, la Franco-Norvégienne a osé mettre en cause la grand-messe militaire annuelle et sa démonstration de force. «Je pense que le temps est venu de supprimer les défilés militaires du 14 Juillet parce que cela correspond à une autre époque. J’ai rêvé que nous puissions remplacer ce défilé par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, où nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d’être ensemble, de fêter les valeurs qui nous réunissent», a suggéré la candidate écologiste à la présidentielle de 2012.

Blasphème suprême. Alors que le pays venait de rendre hommage aux six soldats tués en Afghanistan en l’espace de deux jours, que Nicolas Sarkozy, de sombre vêtu, avait pris son air le plus solennel pour passer les troupes en revue, alors que la France est active cette année sur un nombre record de terrains militaires extérieurs, Eva Joly s’est mis l’ensemble de la classe politique à dos, y compris Jean-Luc Mélenchon, le vitupérant candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle.

La droite a été la première à lancer la charge, au nom de l’attachement du peuple à son armée et à sa mission de défense de la liberté. Plus bassement, elle s’est aussi attaquée aux origines étrangères de la juge aux lunettes rouge, arrivée en France à l’âge de 18 ans, mais née en Norvège. Selon lemonde.fr, le premier ministre, François Fillon, a déclaré depuis Abidjan où il tenait une conférence de presse avec le président Alassane Ouattara: «Je réagis avec tristesse. Je pense que cette dame n’a pas une culture très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l’histoire française.»

Avant lui, des députés UMP ont été nettement plus virulents contre l’écologiste. L’un des plus acerbes, le député UMP haut-savoyard Lionel Tardy a tweeté sa rage: «Il est temps pour elle de retourner en Norvège.» Son collègue Lionnel Luca a embrayé sur le même ton: «Qu’elle apprenne l’Histoire de France!» Quant à Marine Le Pen, trop heureuse qu’une telle perche lui soit tendue, elle s’est empressée de donner son avis: «Il n’est pas légitime de se présenter à la présidentielle quand on est devenu Français tardivement.» La présidente du Front national, comme Lionnel Luca, d’ailleurs, fait partie de ceux qui voient d’un très mauvais œil la double nationalité et aimeraient la remettre en question.

Dans le contexte préélectoral actuel, la droite pourrait être la seule à attaquer Eva Joly. Mais non. Le parti socialiste aussi est mal à l’aise et deux candidates à la primaire ont pris position. «Je pense que le 14 Juillet, c’est d’abord un hommage donné à la République donc à notre armée, qui se bat aujourd’hui sur beaucoup de terrains», a déclaré Martine Aubry. Puis, nuançant ses propos: «Je pense qu’il faut garder ce défilé pour représenter notre nation. Mais rien n’empêche en même temps de faire une fête de l’égalité chaque 14 Juillet. Je crois que les deux vont bien de pair.»

Pour Ségolène Royal, fille et petite-fille de militaires, gardienne de «l’ordre juste», «ce serait une très mauvaise idée de remettre en cause nos traditions. Le 14 Juillet, c’est notre fête nationale, c’est la fête de la République, de nos trois valeurs, la liberté, l’égalité, la fraternité, et n’oublions jamais […] que si nous sommes un peuple libre, c’est parce que justement des hommes et des femmes ont donné leur vie pour que nous (le) soyons.»

L’année dernière à la même époque, les élus verts de Paris avaient déclenché bien moins de vagues. Ils avaient pourtant déjà réclamé la suppression de la parade, au motif que «chaque année, des millions d’euros sont gaspillés pour faire défiler sur les Champs-Élysées des milliers de militaires, des centaines de véhicules qui sont eux-mêmes survolés par des dizaines d’aéronefs […] Et ce n’est pas seulement un gaspillage financier, c’est également une aberration écologique. La quantité de produits polluants, de CO2 et de décibels relâchés dans l’atmosphère est en effet considérable.» Mais la France n’était pas à neuf mois d’une élection présidentielle qui pourrait se solder par une alternance politique.