La question iranienne, feu de paille ou lame de fond, intéresse la presse du monde entier, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée à la Russie, et de la Chine à la Lettonie…

Alors que la crise politique, sociale et religieuse se poursuit en Iran après l’élection controversée de vendredi dernier qui a vu la reconduction de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence du pays, «spécialistes et experts s’interrogent sur [la nature de ces] événements: crise de régime profonde menaçant la République islamique ou simple bataille de clans qui se partagent le pouvoir?» se demande Le Monde, quotidien qui relève ce qu’il considère comme le plus important, «le courage des manifestants qui, à Téhéran et dans d’autres villes de province, osent braver un pouvoir à la brutalité hélas tristement avérée». Et de croire que «la bataille qu’ils mènent va bien au-delà de l’Iran. Elle va peser sur la situation au Proche-Orient dans les mois à venir. Quelque chose d’important se joue dans les rues de Téhéran, encore impalpable, imprécis, mais sans doute déterminant.»

Il y a «d’un côté, un groupe que l’offre de dialogue du président Barack Obama déstabilise; de l’autre, des gens tentés de la saisir. Ces différences-là comptent», poursuit Le Monde. Mais y a-t-il vraiment un effet Obama? Telle est la question que se pose le Washington Post, traduit par Courrier international. Pour son chroniqueur David Ignatius, la stratégie d’apaisement du président américain «sert davantage les réformateurs iraniens que les conservateurs». «Certains» de ces réformateurs «se sont entretenus avec la Maison-Blanche, affirme-t-il, pour préparer le discours du Caire afin de délivrer un message susceptible de contrer le plus efficacement possible les extrémistes musulmans. Obama, avec son approche froidement rationnelle, laisse entendre qu’il existe une nouvelle voie pour les jeunes, qui, autrement, pourraient être tentés par la rhétorique djihadiste». Il y a donc de l’espoir, semble croire le New York Times, rappelant que «le gouvernement iranien avait toléré le soulèvement étudiant de 1999 et 2003 pendant quelques jours avant de le réprimer violemment. Il avait […] mis en détention des centaines de jeunes gens. Les mêmes tactiques d’intimidation sont utilisées depuis quelques jours, mais sans résultat. Les sept morts du 15 juin n’ont pas empêché la poursuite des manifestations dans tout le pays. Cette fois-ci, le gouvernement aura du mal à mettre un coup d’arrêt au mouvement.

Mais jusqu’où iront-ils, ces manifestants? questionne aussi The National, journal de Papouasie-Nouvelle-Guinée, pour lequel l’agitation risque de s’intensifier au cours des prochains jours, même si l’effondrement du régime demeure très improbable à l’heure actuelle. Car le guide suprême Ali Khamenei «contrôle toujours les organes de sécurité. L’opposition en est bien consciente».

Autre forme de protestation, lors du match qualificatif pour la Coupe du monde 2010 de football, disputé mercredi en Corée du Sud et qui s’est soldé par un nul (1-1), éliminatoire pour l’Iran, «au moins 80% des joueurs sont arrivés sur le terrain en portant un bracelet ou un brassard vert, de la couleur du candidat malheureux à l’élection présidentielle, Mir Hossein Moussavi», rapporte le webzine iranien Ham-mihan. «Il s’agit d’un geste rare des joueurs de l’équipe nationale, relève L’Equipe, qui sont tenus depuis toujours par les autorités de ne pas manifester leur opinion politique, sous peine d’être emprisonnés. D’ailleurs, en deuxième période, ils n’arboraient plus de brassard ni de bracelet vert. Les autorités iraniennes, furieuses, leur auraient ordonné de les retirer.»

Tout autre son de cloche, évidemment, en Israël, dont les journaux sont également traduits par Courrier international: «Selon le chef du Mossad [le service de renseignement], Meir Dagan, les émeutes qui ont suivi les dernières élections en Iran n’iront pas loin et le mouvement de protestation s’éteindra dans quelques jours», rapporte Ha’Aretz, journal assénant que «Moussavi ne vaut guère mieux qu’Ahmadinejad». S’il «devait accéder au pouvoir, cela poserait un problème à Israël car il faudrait à nouveau expliquer à la communauté internationale que la menace iranienne existe toujours, alors que Moussavi est perçu comme un élément modéré». Et le chef du Mossad de rappeler que c’est lui qui a entamé «le programme nucléaire iranien à l’époque où il était Premier ministre [1981-1989, avec Ali Khamenei à la présidence]».

«La situation en Iran est aussi assez largement suivie par la presse chinoise, mais de manière très factuelle», rapporte encore Courrier. «Parmi les rares commentaires, le quotidien pékinois Xin Jingbao publie une analyse soulignant que «la réaction de la rue iranienne aux résultats des élections montre que «l’effet Obama» se fait sentir, mais qu’il n’a pas atteint un niveau tel qu’il peut aboutir à un changement de pouvoir. Cela n’est pas envisageable dans un futur proche, et même la victoire du réformiste Moussavi n’aurait mené qu’à un apaisement des relations avec les Etats-Unis. La question porte donc sur la reprise du dialogue entre les deux pays et pas sur le nom du président iranien.»

Pour l’heure, Ahmadinejad a créé la surprise en se rendant à Ekaterinbourg, en Russie, pour le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), le 16 juin. Il a été félicité pour sa victoire électorale par les membres de l’OCS, où l’Iran n’a qu’un statut d’observateur. Et s’est entretenu en tête-à-tête avec son homologue russe, Dmitri Medvedev, sur les questions de coopération économique et humanitaire, rapporte la Nezavissimaïa Gazeta. Pour l’expert et ambassadeur plénipotentiaire russe Nikolaï Kozyrev, le moment est peu propice à l’entrée de la République islamique d’Iran dans l’OCS, mais, à terme, cela faciliterait, voire permettrait la résolution du problème nucléaire iranien. Et à la Russie de renforcer son influence et son prestige lors des négociations internationales menées avec Téhéran sur le sujet.

Le site Euro | topics rassemble et traduit aussi plusieurs articles de la presse internationale, montrant la quasi-universalité médiatique de la question iranienne. Par exemple, le quotidien letton Diena estime que l’Iran est à un tournant, car «l’administration iranienne se voit désormais confrontée au gros problème d’une «démocratie dirigée»: elle ne fonctionne que tant que ses dirigés approuvent cette direction. Quand ce n’est plus le cas, le régime peut soit se retrouver à genoux, soit avoir recours à une répression impitoyable».

Le quotidien espagnol El País préfère parler d’impasse: comment «guérir un système perverti»? «L’épreuve du feu consiste à découvrir jusqu’à quel point les dirigeants iraniens seront prêts à employer la violence pour faire plier les opposants, et la mesure de la disposition des réformateurs à mettre au jour ce système dépassé.»

Et le journal belge De Standaard de titrer «Allah le dictateur»: Les partisans de Moussavi peuvent vraiment plonger le régime dans une situation de crise», écrit-il. Mais «ils ont en face d’eux un énorme pouvoir: Khamenei et l’établissement religieux. L’armée et la garde révolutionnaire qui contrôlent environ un tiers de l’économe ainsi que les milices des bassidji , prêts à utiliser la violence. Le prix de la résistance politique est cher dans l’Iran répressif des ayatollahs».

En Suisse, L’Hebdo de cette semaine publie «Une vague verte tachée de sang», beau reportage synthétique de Serge Michel, qui fut le correspondant à Téhéran, de 1999 à 2002, pour Le Figaro et Le Temps. Pour son travail en Iran, il a reçu le Prix Albert-Londres 2001. Ex-chef de la rubrique internationale de l’hebdomadaire lausannois, il prépare actuellement sur place un livre sur l’Iran. Autre contribution de ce magazine à signaler, la merveilleuse caricature du dessinateur Mix & Remix, reproduite ici.

En Italie, enfin, le Corriere della Sera se penche sur la situation des médias étrangers, qui s’efforcent de faire leur travail malgré les obstacles et les ordres de muselage: «Il n’y avait encore jamais eu d’ordres semblables dans la République islamique. En 1999, il avait été interdit de filmer et de photographier la répression des révoltes étudiantes. Aujourd’hui, on ne peut même plus se rendre [aux manifestations] un carnet de notes à la main pour voir ce qui se passe de ses propres yeux… Ahmadinejad estime que l’on ne devrait pas s’inquiéter de la liberté de la presse car les «journaux vont et viennent».» C’est dire la haute estime dans laquelle il les tient.