Un clocher. Une mairie. Un centre-ville et ses commerces. A Evry, ces trois paramètres des villes françaises ordinaires semblent n’avoir plus cours. La très moderne cathédrale catholique de la résurrection, achevée en 1999, domine moins la place centrale de cette ville de banlieue parisienne à cause de son clocher qu’en raison de sa masse. La grande église sphérique, toute en briques rouges, n’a d’ailleurs presque aucun signe extérieur de religiosité. Comme si elle prolongeait d’abord l’Hôtel de ville voisin, sur lequel un grand portrait de Nelson Mandela continue, trois ans après la mort du président sud-africain, d’incarner cette place des droits de l’homme déserte en ce matin d’hiver.

C’est ici, le 2 décembre, que Manuel Valls a tenu à se lancer dans la course à l’Elysée, via les primaires de la «Belle alliance populaire» des 22 et 29 janvier. «Evry, c’est ma ville» a-t-il annoncé d’emblée. Evry, ville symbole, ancrée au cœur de sa campagne dont il dévoilera les grandes lignes ce mardi, en espérant se démarquer de ses concurrents issus du PS et anciens ministres: Arnaud Montebourg, Vincent Peillon ou Benoît Hamon.

La ville paraît morte

Premier constat: la ville semble comme morte. Cité-dortoir, dont le poumon est, à 300 mètres de la mairie, la gare du problématique train RER D affecté par les grèves et l’insécurité, la préfecture de l’Essonne n’a rien de la cité banlieusarde traditionnelle. Construite presque entièrement dans les années 1970, cette métropole d’architecte dont Manuel Valls, 54 ans, fut le maire de 2001 à 2012 – et dont il est toujours conseiller municipal, sur la liste de son successeur Francis Chouat – arbore, comme principal lieu de vie, le centre commercial Evry 2.

D’un côté: les grandes enseignes habituelles. De l’autre: le théâtre de l’Agora, une piscine, et un centre sportif. Dans les allées? Une population résolument métissée, plus africaine que maghrébine. Evry est congolaise, togolaise, malienne, ivoirienne, sénégalaise. Plus d’1/4 des 52 000 habitants y sont issus de l’immigration. Le minaret de la grande mosquée voisine, sur le territoire limitrophe de Courcouronnes, émerge du brouillard.

Evry n’est pas du tout la France. Si Manuel Valls la met en avant, il risque d’avoir du mal avec quelques réalités.

Sassou séjourne au Mon’tempo, un appart-hotel voisin de la place des droits de l’homme. Il s’étonne de voir cette ville vantée par un prétendant à l’Elysée: «Evry n’est pas du tout la France raconte ce natif de Kinshasa, commerçant en gros de vêtements, habitué à sillonner l’Hexagone. Si Manuel Valls la met en avant, il risque d’avoir du mal avec quelques réalités.»

Un policier déconseille de venir à Evry…

Le constat est confirmé, en quelques phrases, par deux policiers municipaux. La ville du fort sécuritaire Manuel Valls, promu à Matignon en avril 2014 après avoir été ministre de l’intérieur, s’est selon eux délitée au fil du quinquennat. Thomas, l’un des deux (c’est un nom d’emprunt) est antillais. On lui parle d’un hypothétique déménagement ici. La réponse fuse, immédiate: «Franchement, ne venez pas. Il y a beaucoup d’autres communes plus sympas et mieux tenues dans le coin».

Nos deux interlocuteurs en uniforme nous accompagnent quand même jusqu’au quartier Boissy d’Anglas, juste derrière l’Hôtel de ville et l’université. Rues calmes. Ensemble d’une dizaine d’étages. De quoi attirer les cadres? «Malheureusement non reconnait-on à la mairie. On a pourtant tout fait. Des résidences ont été rénovées. La surveillance a été renforcée. Evry n’est pas assez attractive».

Je n’ai pas l’impression d’être ici dans une métropole. C’est plus un assemblage. Une sorte de Lego urbain.

Devant le bureau de l’état-civil de la mairie, un quadragénaire patiente. Il est employé d’Ariane Espace, la firme spatiale dont la direction a élu domicile ici. Il feuillette «Plus belle ma ville», le dernier numéro d’Evry Magazine. Sourire de jeune fille en couverture. Annonce de l’installation prochaine des «Ateliers nomades du musée du quai Branly» et de la construction prochaine d’une usine de médicaments en thérapie génique. Evry, ville d’avenir? «Je n’ai pas l’impression d’être ici dans une métropole corrige notre interlocuteur, débarqué depuis peu de Kourou, en Guyane, siège du lanceur de fusées Ariane. C’est plus un assemblage. Une sorte de Lego urbain.»

Lorsqu’il parle du «Lego» en question, le très efficace Manuel Valls est d’ailleurs vigilant. En 2009, son invitation verbale – mais filmée – à rajouter «quelques blancos, quelques white» dans une brocante locale a enflammé les réseaux sociaux et miné son image de maire de gauche favorable au «peuplement» et à la «mixité sociale». Le spectre d’une diversité surtout encouragée pour apporter des voix au Parti socialiste a resurgi.

Au salon de coiffure: Valls l’ingrat

Loubnah tient un salon de coiffure proche de La Fabrik, un local associatif consacré par la mairie aux «talents numériques», sur le Cours Blaise-Pascal. «Manuel Valls, on le connaît sans le connaître. Personne ne croit qu’il s’est attaché pour de bon au sort de ces quartiers. Evry était pour lui un tremplin». L’histoire de l’appartement local du maire, certes acheté, mais rarement habité par le parisien Valls, nuance aussi l’enracinement local de l’intéressé qui tenta d’abord, dans les années 90, de s’implanter électoralement à Argenteuil, plus proche de la capitale.

Valls, roi d’Evry? Un de ses anciens adjoints, l’ex conseiller régional Philippe Pascot, devenu une star des médias sociaux avec ses livres au vitriol «Pilleurs d’Etat» et «Délits d’élus» (Ed. Max Milo) part d’un éclat de rire méchant. «Il y a un système socialiste dans l’Essonne, genre mafieux. C’est une réalité. Qui est sorti de ce département? Manuel Valls, Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon (autrefois au PS, aujourd’hui candidat de la gauche radicale), et Benoît Hamon, candidat à la primaire, ancien conseiller municipal de Bretigny sur orge… Cette banlieue parisienne est une usine pour apparatchiks».

Dans le quartier du Parc aux lièvres, l’attachement d’Omar

Direction le Parc aux lièvres, quartier réputé difficile d’Evry, avec son lot de trafics. Omar est travailleur social. Lui défend Manuel Valls, arrivé à Evry en 2001 et réélu maire en 2007 avec 60% des voix. L’appauvrissement de la ville, où le taux de chômage de 10% correspond à la moyenne nationale? «On ne peut pas le lui reprocher. C’est la structure sociale de cette grande couronne parisienne qui a peu à peu éclaté. Avec l’Internet et le travail à distance, tous ceux qui le peuvent préfèrent déménager.» La fracture de la ville entre les blancs et les autres? «Elle est réelle, mais le lien social existe. Le Front national s’est implanté (27% aux dernières départementales), mais sa progression est contenue.» Les critiques récurrentes sur l’explosion du budget de communication durant la décennie Valls? «On voudrait qu’on s’en sorte en se taisant, c’est ridicule.»

Retour à l’esplanade, avec le maire

Retour sur l’esplanade des droits de l’homme. Francis Chouat, le maire, recommande à des administrés de venir le rencontrer à sa permanence hebdomadaire du mercredi. Il sait que son opposante municipale de la gauche radicale, Farida Amrani, laboure le terrain en dénonçant la ghettoïsation politiquement «instrumentalisée» dans les quartiers. Le laboratoire d’Evry est fissuré. La réélection de Francis Chouat, en 2014, a été difficile.

«L’efficace quadrillage local du PS est à bout de souffle. Les incantations républicaines et l’autoritarisme de Manuel Valls ne peuvent faire oublier l’absence de vision et d’espoir à long terme» assène l’ancien élu Philippe Pascot. Un écho aux reproches faits à l’ancien premier ministre… par ses opposants de la primaire.


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